Digital Club: art et technique

2008-07-12 —

Aperçu de la création visuelle sur Internet par l’intermédiaire de deux jeunes web designers londoniens

Marc Kremers et Thomas Eberwein, un ancien pensionnaire de l’ECAL, se sont rencontrés alors qu’ils travaillaient au sein de l’agence londonienne Hi-ReS!. Une digital agency très innovante qui leur a permis d’être rapidement impliqués dans plusieurs projets d’envergure. En s’associant, il y a moins d’une année pour former Digital Club, les deux directeurs artistiques n’ont pas du attendre longtemps pour se faire une place de choix dans la scène anglaise. En effet, l’influent magazine Creative Review les a désignés récemment comme l’une des six nouvelles compagnies à suivre cette année.

À travers leurs diverses réalisations, notamment pour Sony Bravia, Minivegas ou MTV, ainsi que des collaborations avec Designers Republic ou Dare, ils ont su affirmer leur statut d’agence pointue en matière de créativité et d’innovations technologiques. De plus, parallèlement à leurs mandats commerciaux, Thomas et Marc n’ont jamais cessé d’être impliqués dans divers projets artistiques. Grâce à cette approche transversale, située à mi-chemin entre art, musique, programmation et graphisme, ces deux passionnés sont des interlocuteurs privilégiés pour évoquer quelques-unes des mutations récentes en matière de créativité on line.

Q: Cela fait environ cinq ans que vous êtes actif professionnellement, vous êtes arrivé pendant une période charnière dans l’évolution d’Internet.

TE: En effet, j’ai commencé lorsque l’univers du web se remettait après le crash des dot.com en 2000. Avec l’avènement des réseaux sociaux, de YouTube, de deli.cio.us, la généralisation de l’open source, il est évident que de nombreux facteurs ont participé à marquer Internet en profondeur durant cette période. En ce qui nous concerne, le grand boom a eu lieu il y a deux ou trois ans, lorsque les agences de publicité ont commencé à explorer plus à fond le médium, en investissant des budgets conséquents dans ce secteur. Une situation qui suit naturellement les évolutions technologiques, car il devenait beaucoup plus facile d’intégrer des effets spéciaux spectaculaires ou de combiner des contenus web avec de l’imprimé ou d’autres médiums. Du même coup, la conception de websites a pris une place toujours plus importante dans des campagnes d’envergure. Dans le même temps, les réseaux sociaux ont occasionné des relations beaucoup plus personnalisées et Internet s’est transformé en un terrain de jeu passionnant pour mettre en place des stratégies ou trouver de nouvelles sources d’inspiration. Le fait qu’une idée créative puisse évoluer de manière totalement indépendante, en fonction de l’intérêt que lui portent des individus, a engendré un rapport de proximité très stimulant pour les compagnies.

MK: Durant ces dernières années, il y a eu une transition très nette entre, d’une part, les web designers et les web agencies et, d’autre part, les digital agencies et les advertising agencies. Les premiers étaient essentiellement concentrés sur le rendu final et le travail était beaucoup plus guidés par des contraintes techniques, des questions touchant programmation. En envisageant le médium sous un angle totalement novateur, l’arrivée de créatifs rattachés aux agences de publicité à profondément décloisonné le milieu. Ils commencèrent à appliquer systématiquement une approche “what if” qui insiste avant tout sur l’exploration des potentialités du médium et la recherche constante d’idées très audacieuses.

Q: Quels sont les autres changements significatifs qui vous ont le plus frappés ?

MK: En ce qui me concerne, l’une des principales révolutions en cours réside dans la généralisation de l’open source qui a permis à des applications très populaires, telles que MS Word, Excel ou PowerPoint, d’être toujours plus facilement convertibles avec le web. Une situation qui offre du même coup toute une gamme de nouveaux outils pour créer et partager des informations et qui a permis à internet de se combiner toujours mieux avec l’imprimé.

Thomas Eberwein, Dalston / Londres, 12.09 ©jv

Thomas Eberwein, Dalston / Londres, 12.09 ©jv

TE: Considéré sous l’angle des compagnies, cela a également permis de faire d’énormes économies en sous-traitant implicitement la majeure partie du travail. Wikipedia et un cas emblématique, mais ces logiques de crowd sourcing sont présentes à peu près partout. Les traductions des sites de Facebook, par exemple, sont toujours faites par des utilisateurs bénévoles. À notre échelle, la généralisation de l’open source a permis la création d’un foisonnement de bibliothèques dans lesquelles différents plug-ins sont mis à disposition gratuitement par des passionnés. Cette situation a considérablement facilité les problèmes liés aux traitements des images ainsi que toutes les questions touchant à la compatibilité entre les différents browsers et systèmes d’exploitation.

MK: Une avancée qui a permis au web designer de se libérer des contraintes découlant de la programmation. Il est rare actuellement que des personnes se consacrent à une seule activité, par exemple la programmation. Grâce à cet accès facilité à la technologie, on gagne du temps et il est toujours plus facile pour une même personne de faire converger des centres d’intérêt divers la musique ou le graphisme, dans un projet spécifique.

Q: Quelles sont vos impressions de ces évolutions en matière de création visuelle ?

MK: Internet est un terreau illimité en matière d’inspiration graphique. D’un côté, il y a toute une tradition de web artists, issus principalement des arts plastiques, qui est sur le point de s’imposer. De l’autre, il y a cet amas de productions médiocres qui, il faut l’avouer, caractérisent l’esthétique d’Internet. Toutefois, cet univers informe peut également devenir une excellente source d’inspiration. Plutôt que de rejeter ces incongruités, beaucoup de web artistes et de graphistes s’en inspirent pour leur réalisation. Ce courant est généralement appelé l’internet vernaculaire.

TE: C’est un peu ce qui a motivé notre projet as-found. Ce site présente des séries d’images trouvées via Google. Celles-ci sont regroupées en fonction de situations, d’objets ou de thèmes similaires dans des expositions on line. Toutefois, notre point de vue n’est pas d’avoir un regard hautain sur ces productions. Au contraire, nous sommes fascinés par le fait que ces images sont à tel point originales qu’il est souvent impossible de les reproduire. Ces collections permettent ainsi de mettre en valeur des sortes de ready-made qui ne bénéficient d’aucune plateforme spécifique.

Q: Qu’en est-il des réalisations plus expérimentales rattachées au Web art?

MK: Il y a passablement d’artistes, comme le collectif Neen par exemple, qui ont eu un certain succès durant la première vague des dot.com. Mais tout cet engouement est pas mal retombé. L’histoire dira s’il vont accéder à une la postérité, mais en tous les cas, à l’heure actuelle, une génération de jeunes artistes web se réfère souvent à ces travaux.

Q: Et quelles sont les particularités des pièces de web art?

MK:Une fois lancée ces oeuvres fonctionnent en totale autonomie. Vu qu’un hacker peut toujours “voler” ce type de travaux, l’autre caractéristique du web art découle de fait que c’est avant tout le nom du domaine qui procure son unicité à une oeuvre.

Q: Quels sont les liens entre ces pratiques artistiques et le web design?

TE: Il arrive quelquefois que des artistes web entament une carrière dans la communication ou que des pièces inspirent des créatifs. Mais en règle générale. Il s’agit encore de deux mondes totalement différents.

MK: Pour l’instant le web art est encore juste en dessous de la surface, mais c’est sur le point d’exploser.

Joël Vacheron

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