Sang Bleu: De Chair et de Sang

2008-12-20 —

Sang Bleu II suit directement le numéro Zéro. Mais on ne cherche pas à savoir pourquoi il n’y a pas eu de Sang Bleu I lorsqu’on feuillette les 340 pages de ce nouveau numéro. Sang Bleu II est un pavé de 2 kilos qui va à coup sûr frapper tous ceux qui auront le privilège de s’y plonger. Même si le tatouage reste le thème central, Sang Bleu s’intéresse plus largement à d’autres domaines tels que le fetish, l’art contemporain, la mode ou les sciences humaines.

Ce projet audacieux envisage ainsi de questionner le sens de notions telles que l’identité ou le style lorsqu’elles sont appliquées à des pratiques « underground ». Des essais photographiques, des portraits de tatoueurs, des interviews d’artistes ou des séries de mode sont ainsi assemblés dans un univers graphique à mi-chemin entre les livres d’art et les fanzines punks. Basé essentiellement sur la photographie et la typographie, le contenu se déroule comme une lente odyssée poétique qui redessine une nouvelle définition de la beauté. Des contributeurs, en provenance de tous horizons, donnent le meilleur d’eux-mêmes pour faire de Sang Bleu cet ovni éditorial incontournable. Rencontre avec Maxime Buechi, le créateur de ce projet noble.

Un directeur de publication bien aiguillé

Avant de devenir une opération esthétique quasi banale, le tatouage à toujours été le signe de reconnaissance privilégié des populations marginales. Aujourd’hui, il est impossible de faire l’inventaire des multiples déclinaisons à travers lesquelles ces signes indélébiles se sont diffusés. En effet, on retrouve actuellement des motifs inspirés par des tatouages sur des supports aussi hétéroclites que des vêtements, des parfums, des voitures ou des téléphones mobiles. À tel point que les tatouages sont devenus des invariants graphiques de notre environnement visuel quotidien. Malgré cette omniprésence, il existe très peu de publications dans le domaine et la presse spécialisée reste généralement focalisée sur des aspects strictement décoratifs. Il était  donc rare, voire impossible, de trouver des magazines qui cherchent à exprimer l’impact culturel et esthétique des marquages corporels.

En lançant Sang Bleu, Maxime Buechi, un jeune graphiste suisse de 29 ans, a relevé brillamment le défi. Ce passionné hyperactif se particularise par son aptitude singulière à collectionner les casquettes. À la fois enseignant au département de graphisme de l’ECAL, fondateur d’une fonderie et tatoueur, il cherchait un mode d’expression dans lequel il pouvait regrouper ces différents centres d’intérêt. Selon lui, “le tatouage reste un microcosme passablement hermétique dans lequel il existe encore un grand nombre de codes et de manières spécifiques pour se faire accepter. Il m’a fallu beaucoup de patience et de volonté pour que mon projet soit reconnu. À ce titre, le fait d’avoir le dos tatoué par Filip Leu. Cela a permis de faciliter les contacts.”

Une approche transversale

Édité et designé entre Londres et Lausanne, Sang Bleu est un magazine biannuel qui cherche à “donner ses lettres de noblesse à cet art  trop souvent dénigré”. Du même coup, le principal challenge consistait à faire ressortir les codes visuels et la philosophie  d’une pratique qui est généralement envisagée comme un phénomène de masse. La première mission a donc consisté à “éviter les effets de déformations qui touchent souvent les sous-cultures urbaines dès qu’elle intègre le circuit mainstream”. Un problème que  Maxime connaît bien puisqu’il a toujours été impliqué activement dans différentes mouvances de la street culture. Toute sa démarche est étroitement liée à son parcours. Comme il le précise, « parallèlement à mes études de psychologie et ma formation de graphiste, j’ai énormément appris grâce aux cultures underground telles que le graf, le skate ou le hip-hop. Ces expériences ont été déterminantes, car cela m’a enseigné comment gagner progressivement une certaine crédibilité en comprenant la philosophie et en respectant les valeurs rattachées à un mouvement”.

Dans cet esprit, il a d’emblée cherché à s’entourer de collaborateurs et de partenaires directement immergés dans la “culture du tattoo”. À ce titre, Maxime Buechi a largement profité de son séjour d’une année à Londres pour trouver l’énergie nécessaire pour démarrer son projet, tout en s’assurant une assise internationale. “Cela m’a surtout permis d’éviter l’esprit de clivage selon lequel il est inadéquat de concevoir un magazine qui aborde de la même manière des domaines habituellement séparés”. Sang Bleu privilégie l’hybridation à tous les niveaux. Parallèlement aux informations classiques relatives au monde du tatouage, l’un des buts de Sang Bleu est de réévaluer notre rapport à l’apparence. Après avoir notamment travaillé pour des magazines tels que Self Service ou Arena Homme +, c’est un domaine qu’il connaît particulièrement bien. Selon lui, “le tatouage étant inscrit dans la chaire de manière plus ou moins définitive, cela implique une approche totalement différente de notre manière de concevoir.

Joël Vacheron

Article paru dans le magazine Clark n° 29
Sang Bleu II in Clark Magazine
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