“Le Règne de la Furtivité” et “Une Nature Morte Radicale” in: L’Art de La Chasse, Régis Tosetti, JRP | Ringier
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“Le Règne de la Furtivité” et “Une Nature Morte Radicale” in L’Art de La Chasse, JRP | Ringier, pp. 7-11, 2009.
Located somewhere between ethnographic investigation, photo-novel, and initiation epic, “L’Art de la Chasse” (The Art of Hunting) overcomes biased standpoints by inviting us to reconsider some fundamental processes related to this practice. Regis Tosetti explores the universe of hunting with an extensive series of photographs produced in collaboration with Yann Gross.
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Le Règne de la Furtivité
The hunter would have been the first « to tell a story » because he alone was able to read, in the silent, nearly imperceptible tracks left by his prey, a coherent sequence of eventsGinzburg, Carlo. “Clues: Roots of an Evidential Paradigm.” in Clues, Myths, and the Historical Method. The Johns Hopkins University Press, 1989 [1986].
Les devenirs-animaux ne sont pas des rêves ni des fantasmes. Ils sont parfaitement réels. Mais de quelle réalité s’agit-il ?Capitalisme et Schizophrénie 2 : Mille Plateaux, Gilles Deleuze et Félix Guattari, Les Editions de Minuit, 1980
La chasse, surtout dans sa forme sportive, est communément entendue comme une forme de rituel factice susceptible de reproduire des conditions d’existence authentiques. Toutefois, détachée de ses finalités vitales, cette pratique au caractère brutal génère des courants toujours plus marqués de désapprobation. Engoncés dans des registres émotifs et on peine légitimement à ressortir la pertinence heuristique de cette activité supposée anachronique.
Toutefois, cette figure archétypale est d’autant plus instructive que la nature prend une importance toujours plus significative dans les consciences individuelles ainsi qu’en tant qu’enjeu politique et économique. Toutefois, de manière paradoxale, cette sensibilité croissante s’accompagne d’une mise à distance progressive de notre contact avec les éléments naturels. A mesure que les discours écologiques se concrétisent dans des habitudes quotidiennes, la nature profonde de nos habitats tend à être neutralisée par des logiques d’aseptisation et de domestication. Rapportée aux modes de vie occidentaux contemporains, la chasse permet ainsi de questionner de façon radicale notre perception ambivalente de l’environnement.
Comme le souligne Carlo Ginzburg, la chasse mobilise des modes de connaissances basés sur la recomposition de réalités complexes à partir de détails souvent insignifiants. Bruissement de feuilles, craquelures de branchage, odeurs, empreintes ou laissées, l’entourage se recouvre d’indices furtifs qui, une fois réarrangés et signifiés, permettent de pister le gibier. Le monde se tapisse d’une topographie remplie de repères mystérieux grâce auxquels des chemins se dessinent, des mythes se créent et des traditions se transmettent. À travers ces mises en relation de traces tangibles et disparates, il est possible de reconstruire des parcours comme on raconte des histoires. Le but ultime étant de parvenir à donner corps à des chaînes d’événements invus. Chasser désigne une activité indissociable de l’allégorie et cette inclination au mythologique constitue le fondement initial de la trame narrative de L’Art de la Chasse.
Situé quelque part entre l’enquête ethnographique, le photo-roman et l’épopée initiatique, L’Art de la Chasse dépasse les prises de position partisanes en nous invitant à reconsidérer quelques processus fondamentaux liés à cette pratique. Grâce au découpage précis de ces manières de faire vernaculaires, il est possible de prêter une attention soutenue à toute une gamme de situations et d’habilités qui tendent à être désormais frappées d’obsolescence. La construction et la transmission des savoirs, nos relations d’interdépendance avec les écosystèmes et les règnes animaux, nos rapports ambivalents vis-à-vis des rituels ou de la mort, constituent quelques-uns des thèmes qui, en filigrane, jalonnent cette partie de chasse symbolique.
Cette chronique initiatique permet de saisir les manoeuvres équivoques à travers lesquelles les raisonnements discursifs se délayent dans des inductions à la fois complexes et instinctives. Grâce à de subtils processus d’assimilation réciproque et de contagion, cette traque permet littéralement de faire corps avec la bête convoitée. Un moment rare d’indétermination qui voit les chasseurs être en proie au devenir animal. Une alliance mouvante qui n’implique pas simplement la mutation d’un état à un autre, mais plutôt l’actualisation d’identités inédites et imprévisibles.
À partir d’une multitude d’éléments parsemés, il est finalement possible d’ajuster cet animal occulte mais bien réel. Cette quête fusionnelle nous invite ainsi à braconner dans des territoires où l’analyse rationnelle a perdu son autorité. Du même coup, la proie de cette chasse fantastique n’est pas nécessairement celle qu’on imagine. À travers cette convergence, bête et chasseurs forment une entité qui défie toute catégorisation. Ils sont devenus quelque chose d’autre en plongeant dans une autre réalité. En sublimant la mort et l’esprit du temps, L’Art de la Chasse constitue un alibi idéal pour baliser les confins de l’être humain à partir du non-humain.
Joël Vacheron
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Un nature morte radicale
Just as the camera is a sublimation of the gun, to photograph someone is a sublimated murder — a soft murder, appropriate to a sad, frightened moment.Susan Sontag, On Photography, 1977
Charger, viser, mitrailler, les principales procédures rattachées à la photographie sont largement influencées par un vocabulaire habituellement dévolus aux armes à feu. L’impératif d’instantanéité et de précision des appareils photographiques poussa rapidement certains précurseurs à s’inspirer directement des mécanismes développés dans l’artillerie légère. L’exemple le plus éloquent est certainement le fusil photographique inventé par Etienne-Jules Marey en 1882. Il s’agissait d’un fusil de chasse sur lequel le barillet était remplacé par un dispositif d’enregistrement pivotant apte à prendre plusieurs photographies en même temps. Après avoir mis en joue son sujet, le dispositif s’enclenchait dès que l’opérateur pressait sur la gachette. Les images étaient ainsi littéralement capturées au travers le canon du fusil. George Eastman, le créateur de Eastman-Kodak, était lui aussi un grand amateur d’armes à feu. En 1881, il s’associa avec William Walker, un fabricant d’appareil photographiques munis d’un système de pièces interchangables directement inspiré par les mousquetons. C’est à partir de ce système que seront développés les premiers appareil à pellicules. A l’instar des cartouches ceux-ci avaient l’avantage d’être rechargeables et leur usage simplifié inspirera le premier slogan de la firme : You Press The Button and We Do The Rest.
Dans un passage de son ouvrage On Photography, Susan Sontag revient sur ce parallèle en soulignant que l’appareil photographique est encore vendu comme une arme prédatrice. Selon elle, les safaris constitue l’archétype de ces situations durant lesquelles les balles sont remplacées par des pellicules et les Winchester par des Hasselblads. Une chasses aux images qui reflètent un désir frénétique d’amasser des traces tangibles susceptibles de réfréner nos angoisses face à ces moments voués à disparaître. L’avènement des appareils numériques a contribué à généraliser cette logique boulimique, transformant du même coup les significations sociales traditionnellement allouées aux images des exploits cynégétiques. Postés, emmaillés, comparés, les trophées photographiques ont quitté l’intimité des albums et des histoires personnels pour s’étaler ostensiblement sur les innombrables sites spécialisés. Une visibilisation concupiscente qui surtout a participé à l’avènement d’une attention plus soutenue pour les mises en scène et les postures maniérées. C’est donc à un curieux face-à-face entre deux types de chasseurs auxquels nous convient les vastes galeries de photo-trophées qui abondent sur Internet.
A travers une sorte de safari cybercynégétique, « Trophy Room » nous invite à prêter une attention plus soutenue à cette esthétique propre à l’univers de la chasse sportive. Même si elles participent à la même logique nostalgique, les photo-trophées se singularisent par un attribut quasi unique dans la photographie amateure. Celui de mettre en scène ostensiblement des cadavres. La perte sublimée de l’image photographique se double ici d’une représentation de la mort à la fois effective et brutale qui nécessite une attention toute particulière. Les photo-trophées constituent une déclinaison contemporaine radicale de la nature morte.
Joël Vacheron
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