#AntonyHegarty

2009-02-01 —

Le chanteur new-yorkais Antony évoque les thèmes paganistes présents au cœur de son nouvel album et l’importance de la danse butô dans son art.

La pochette du mini-album Another World présente une étonnante photographie de Kazuo Ohno prise par Pierre-Olivier Deschamps en 1984 au Théâtre du Châtelet. Le danseur porte un chapeau orné d’un arrangement floral et ses doigts sont gainés dans une paire de gants finement dentelés. Son visage fardé et sa bouche entrouverte traduisent l’expression d’une aristocrate chimérique frappée par une stupeur pétrifiante. Conçue dans le Japon d’après-guerre par Tatsumi Hijikata et Kazuo Ohno, la danse butô se présentait comme une relecture subversive des danses traditionnelles. Largement influencés par les écrits de Yukio Mishima, l’expressionnisme allemand et l’ardeur contreculturelle de cette période, ces hérétiques visaient à proposer une réponse forte à l’occidentalisation forcée du pays.

On retrouve le charme funeste d’Ohno sur la couverture du nouvel album d’Antony and The Johnsons The Crying Light. Une récurrence qui témoigne de l’attachement indissociable qu’Antony Hegarty entretient avec cette délicate danse des ténèbres. Il revient ici sur cette influence, tout en expliquant les diverses conditions qui ont participé à l’avènement de ce nouvel album. Avec une éloquence et une franchise touchantes, le chanteur présente les fondements d’une philosophie paganiste et dissidente. Loin des idées convenues, ce Ziggy Stardust contemporain est parvenu à construire un monde à son image, dans lequel ses fissures et ses rêves peuvent s’exprimer en toute liberté.

Joël Vacheron: Entre votre projet avec Hercules & Love Affair et vos différents concerts accompagnés d’orchestres philharmoniques, vous avez fait preuve cette année d’une étonnante aptitude à lancer des ponts entre musique savante et populaire. Etait-ce quelque chose de planifié ?

Antony Hegarty: Cela s’opère de manière assez naturelle. Je n’ai jamais véritablement dû faire de distinctions entre ces deux niveaux. Je suis un chanteur pop issu d’un milieu underground et ce serait absurde de vouloir endosser les habits d’un chanteur classique. Je n’ai aucune formation dans ce domaine. Les seuls rapprochements possibles avec la musique savante touchent aux arrangements de mes compositions. Celles-ci glissent quelquefois vers des structures ou des registres dramatiques. Mais 90% des influences classiques sont amenées par les musiciens qui m’accompagnent.

JV: Quelles sont les étapes qui ont marqué votre formation de chanteur ?

AH: Je suis totalement autodidacte, j’ai appris à chanter dans des boîtes de nuit. À vingt ans, j’avais l’habitude de me produire à trois heures du matin dans un lieu où tout le monde était ivre ou chargé de coke, et j’avais cinq minutes pour essayer d’attirer l’attention. Avec un peu de chance, j’arrivais à modifier quelque peu l’atmosphère et la perception du lieu. C’était un véritable défi et ce fut une formation exigeante.

JV: Quels sont les thèmes que vous abordez avec ce nouvel album ?

AH: The Crying Light traite de mon rapport intime avec la nature et mon environnement. À mesure que je vieillis, je m’éloigne de plus en plus des idées catholiques de mon enfance selon lesquelles seuls les êtres humains ont une âme. J’ai pris conscience que la nature est l’acte créatif le plus sublime qui soit et je m’imagine comme un enfant jouant dans un bac à sable à l’ombre des créations magnifiques qu’elle nous a offertes. J’éprouve l’impression que mon corps est constitué des mêmes particules que l’air et les objets qui m’entourent. Il n’y a rien qui m’en sépare sauf l’idée que je m’en fais. Chaque bouffée d’oxygène, toute mon existence, sont tributaires de mon environnement. Je ne constitue qu’un composant de celui-ci. The Crying Light reflète ce dialogue intérieur et ce désir d’évacuer tout ce qui peut m’éloigner de ce sens profond d’appartenance. Cela prend des formes variées en fonction des questions abordées. Ma conscience écologique et ma capacité à l’exprimer ont beaucoup évolué et cela m’a permis de me sentir plus connecté au monde qui m’entoure.

JV: Y a-t-il des raisons personnelles qui vous ont incité à explorer ce rapport d’interdépendance avec notre environnement ?

AH: Une étape importante a manqué dans mon éducation, ce moment où les parents éduquent leur enfant de manière à ce qu’elle apprenne à prendre soin d’elle-même (Antony utilise généralement le féminin pour parler de lui-même ou d’une entité générique, nda). Ils espèrent qu’une fois adulte, leur enfant saura prendre soin d’elle-même. En ce qui me concerne, je suis encore en train d’apprendre à me construire une place où je sois en sécurité. Un endroit dans lequel je pourrais me sentir suffisamment confortable pour avoir la force de laisser émerger toutes les émotions qui traversent ma vie. Par faiblesse, celles-ci ont toujours été refoulées, car il est convenu qu’une fois adulte, on doit toujours masquer nos sentiments. Cet album dévoile les questions que je me pose à ce propos. J’essaie de peindre un tableau dans lequel mon corps n’est qu’une partie d’un tout.

JV: Dans « Aeon » et « Her Eyes Are Underneath The Ground », vous évoquez justement votre relation avec vos parents…

AH: Tout à fait. Initialement, en écrivant « Her Eyes Are Underneath The Ground », je pensais retranscrire la douleur éprouvée en imaginant la mort de ma mère. Puis j’ai pris conscience que chaque génération véhicule ces mêmes douleurs et que cela pouvait très bien devenir la chanson de ma mère pour sa mère. Cette histoire n’est pas uniquement mon histoire. Quoi qu’il en soit, je reviens toujours au fait que ma mère est la terre, que je viens de son corps et que je suis une enfant dans sa forêt. « Aeon » est un texte à propos de mon père, de l’esprit masculin. Tout ce que l’esprit masculin ne comprend pas ou qu’il ne peut pas contrôler, il le rejette. Ce qui ne peut être maîtrisé n’existe pas pour lui. La science reflète bien ce phénomène. Son seul objectif réside dans cette obsession violente à savoir toujours plus. Cela nous mène-t-il vraiment quelque part ou sommes-nous en train de nous autodétruire ? Dans « Aeon », je postule que seul une être divine aurait l’aptitude à s’immiscer dans l’esprit des mâles pour leur apprendre à accepter les mystères qui composent le monde. Le principe même de l’existence consiste à être saisi par ce qu’on ne comprend pas. De se laisser porter par la terre qui nous a enfantée. À l’heure actuelle, si nous sommes totalement malades cela découle en grande partie de cet archétype masculin. Il y a un tel déséquilibre que mon cœur penche constamment du côté féminin. Cela m’offre davantage d’opportunité pour me laisser emporter par des forces que je ne maîtrise pas. Pour moi, il s’agit du lieu sûr. Je ne crois plus depuis longtemps aux clichés véhiculés par la théologie patriarcale. De toute façon, en tant que personne « transgenre », ce choix était plutôt facile à faire.

JV: Notre rapport à notre environnement, l’ambivalence sexuelle ou encore les relations parentales sont autant de thèmes présents dans le butô. Parlez-moi de cette photographie étonnante du danseur Kazuo Ohno ?

AH: Cette photographie constitue une source d’inspiration essentielle. À l’âge de 16 ans, j’ai passé quelques jours à Angers ou j’ai récupéré cette photo sur un mur de la ville. Elle est restée accrochée pendant des années au-dessus de mon lit. Cinq ans plus tard, j’ai fini par voir le film dans lequel Kazuo Ohno danse avec des cailloux. Ça m’a touché aux larmes et je suis souvent retourné voir ses performances. Il y est toujours question de rêveries à propos de sa mère. Il semble constamment étonné par son propre étonnement. Il mobilise d’autres aspects du monde sensible en intégrant l’esprit d’un rocher, d’un cygne, d’un nuage. Il recherche en permanence une rencontre à l’extérieur de son enveloppe charnelle qui pourrait l’inviter à adopter une posture créative. Ohno est mon mentor artistique et j’ai compris très jeune que je désirais traduire sa philosophie en musique.

JV: Comment se manifeste le butô dans votre processus créatif ?

AH: À l’âge de vingt ans, j’ai commencé à travailler la danse avec un des étudiants de Kazuo Ohno. Il m’a appris qu’un processus créatif se résume à laisser aller son imagination, à avoir le courage de se laisser emporter vers quelque chose au-delà de l’expérience commune. En regardant ce mur, on peut par exemple imaginer qu’un fantôme va se mettre à marcher, charriant un flux d’énergies susceptibles de nous faire sentir des phénomènes situés hors de notre corps. En touchant ce bout de tissu, je pourrais remonter jusqu’aux étapes de sa production, et répéter le même processus pour tous les objets qui remplissent cette chambre. Autant d’expériences qui peuvent me permettre de grandir, de revenir deux-cent ans en arrière ou encore de visualiser la vitesse de la lumière. C’est avec ce type d’imagination que j’ai commencé à chanter. Cela a également ouvert de nouveaux territoires dans ma manière d’écrire et de réunir les émotions que je souhaitais communiquer. À l’instar du butô, mon but a toujours été de faire des très petits gestes qui, quelquefois, se rassemblent dans un acte plus important. J’applique cette approche à toutes mes activités artistiques depuis que j’ai vingt ans.

JV: Vous avez récemment présenté certaines de vos peintures dans une exposition à Londres. À ce propos, un critique écrivait : « Antony Hegarty décrit des paysages hantés par le passé et le futur, il cherche à identifier les notions de crise, de morale et de vérité à partir desquelles un progrès peut s’instaurer ». Cette définition peut-elle également être appliqué à vos chansons ?

AH: Tout d’abord, je n’ai jamais dessiné avec l’intention de montrer publiquement mes travaux. Cela s’est produit un jour parce que cette idée m’a soudainement paru amusante. Disons que cette description renvoie surtout à mon expérience d’immigré aux États-Unis. On y est constamment confronté à la réalité de notre impact. Pas uniquement sur l’environnement, car il convient également de distinguer quel type de relations vous entretenez avec les gens qui sont venus avant vous. En particulier les populations natives et toutes les personnes qui ont pu souffrir. Lorsqu’on profite d’un certain nombre de privilèges, il est important de repenser à tous ses individus qui ont payé, souvent de leur vie, pour vous permettre de jouir de cette situation. D’un point de vue créatif, j’ai essayé de me faire l’écho des voix et des cœurs qui nous ont précédés. C’est également une manière pour moi de rester connecté. Il ne s’agit pas de communiquer avec des fantômes, mais plutôt d’offrir un élan de tendresse et d’empathie qui puisse s’appliquer aussi bien aux personnes du passé qu’à celles du futur.

JV: Ce désir de vous exprimer à travers différents medias renvoie à l’idée très romantique de l’artiste total. Pensez-vous correspondre à cette définition ?

AH: Cela me correspond tout à fait. J’aime l’idée de pouvoir me frotter à différentes pratiques. Je n’ai rien contre la spécialisation, mais je préfère me dire que notre créativité peut s’exprimer de multiples façons. Le fait même d’articuler une phrase constitue un acte créatif qui ne se distingue pas véritablement du chant. C’est à chaque fois une occasion donnée pour rencontrer le mystère, pour intégrer un tout. Cela est accessible par chacun d’entre nous. Cet aspect essentiel est souvent négligé lorsqu’on privilégie la spécialisation.

Joël Vacheron

Article paru dans le magazine Vibrations N° 111 (février 2009)

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