Carlos Niño: Good Vibrations

2010-03-02 —

Build An Ark, Amoncontact, Hu Vibrational, The Life Force… Autant de véhicules pour la vision musicale de Carlos Niño , producteur californien inspiré par le pacifisme des années 60

Londres, club Cargo. Une tribu de freaks célestes livre une performance à l’incandescence contagieuse. Construits sur des boucles répétées à la contrebasse, les morceaux dégagent un amalgame convaincant quelque part entre la rigueur machinique d’un instrumental hip hop et la déstructuration organique du free jazz. Guidé par les épiphanies de Sun Ra à Jay Dilla, on ne tarde guère à se laisser embarquer dans cette arche que le capitaine barbu Carlos oriente de main de maître avec l’aide de Miguel Atwood-Ferguson, Dwight Trible, Phil Ranelin, Waberi Jordan, Tracy Wannomae, Tony Austin, Nick Rosen. Bienvenue dans l’arche musicale de Build An Ark.

Cinq projets simultanés

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Carlos Niño, Londres 09.12.09 ©jv

De son enfance au bord des plages de Santa Monica, Carlos Niño a hérité un amour pour la natation en eaux profondes et un charisme résolument hippie. Toutefois, plutôt que de s’orienter vers le surf ou la médecine ayurvédique, il a compris très vite que c’est du côté de la musique qu’il trouverait les conditions propices à son épanouissement. « Au plus profond de mes souvenirs, mon existence a toujours été liée à la musique et j’ai toujours ressenti cela comme une vocation. » Il sait rapidement mobiliser les ressources nécessaires pour canaliser cette passion à travers sa connaissance érudite, ses shows radiophoniques et, surtout, une activité titanesque en matière de production. Ammon Contact, The Life Force Trio, Hu Vibrational, Carlos y Gaby ou Build An Ark, Niño avoue mener en permanence au minimum cinq projets simultanément. « Tout est interconnecté, précise-t-il pour excuser son hyperactivité chronique. Je travaille toujours avec des personnesproches et c’est souvent une amitié qui déclenche un nouveau projet. »

En règle générale, ces rencontres s’opèrent grâce à son programme radio hebdomadaire, intitulé Spaceways, également diffusé sur le site dublab.com, qu’il anime depuis près d’une dizaine d’années sur KPFK. Des paysages sonores vaporeux. Au fil des années, Niño a pu consolider progressivement des liens avec des acteurs rattachés à différentes scènes, et à différentes périodes, du paysage musical californien. « C’est devenu une famille élargie, une communauté d’artistes qui s’entraident en fonction des besoins de chacun. » Cette inclination empathique se retrouve également dans sa manière particulière d’envisager la production. Après avoir peaufiné ses beats dans le hip hop, Niño se considère plus comme un autodidacte et souligne que son approche n’a jamais reposé sur ses dispositions techniques. « Je ne suis pas un grand instrumentiste » avoue-t-il, préférant considérer son rôle comme « celui d’un bricoleur ou d’un préposé aux effets spéciaux ».

Cette démarche instinctive et syncrétique est mise en oeuvre de manière particulièrement admirable dans son récent projet High With A Little Help From. Un album composé exclusivement à l’aide de samples et d’extraits de sessions abandonnés. Tel un chiffonnier récoltant des rebuts, Niño parvient à créer une collection de paysages sonores vaporeux « qui ouvrent de nouvelles énergies, de nouvelles directions », tout en conservant une surprenante homogénéité. Autant de collages et d’ambiances habités par les aspirations cosmiques de Sun Ra ou entrecoupés par l’éveil lointain de percussions africaines hypnotiques.

Un groupe à géomètrie variable

Sans pour autant puiser dans la vulgate, Build An Ark suit des motivations foncièrement philanthropiques. Le projet débute quelque temps après les attentats du 11 septembre en réaction « à l’énorme sentiment de haine qui s’est répandu dans tous les États-Unis ». Niño décide d’organiser un concert pour la paix à Los Angeles, « afin de pousser les personnes à atteindre une meilleure compréhension de ce qui était en train de se passer ». Il contacte le chanteur Dwight Trible qui prête régulièrement sa voix fervente à des causes humanitaires. L’expérience s’étant avérée concluante, ils décident de continuer l’aventure grâce à la mise en place d’un orchestre qui, avec près d’une quarantaine de musiciens, forme l’équipage à géométrie variable de Build an Ark.

Emportés par le souffle de quelques idéaux sociétaux communs, ces pirates d’âges et d’horizons disparates fusionnent leurs expériences dans un projet à la fois horizontal et, pour reprendre l’expression imagée de Niño, « multivisionnaire ». « Il y a beaucoup de compositeurs dans le groupe et, même si nous laissons beaucoup de place à l’improvisation, chaque chanson peut être écrite par une personne différente. »

Coltrane et Lennon

Build An Ark s’inscrit directement dans l’état d’esprit du milieu des années 60. Il s’agit pour Niño « de se laisser guider par les vibrations transcendantales et la chaleur dégagées par certains messagers de cette période ». C’est le cas du récent LOVE part 1 qui paie un tribut aux « deux John » – Coltrane et Lennon –, dans leur combat pour imposer la suprématie amoureuse. La force de ce projet tient au fait qu’il ne se cantonne pas dans une vénération stérile et passéiste de ses cosmogonies. En fusionnant cet héritage avec les acquis du hip hop, de l’electronica ou du r’n’b contemporain, cette arche parvient à ouvrir de nouveaux cycles. Cette fusion rétrofuturiste démontre à quel point les traditions musicales et les utopies sociales auxquelles ces musiciens se réfèrent sont loin d’être totalement obsolètes. L’arche continue de voguer au gré des vents et des marées avec le même esprit d’autonomie. Une belle manière de passer à travers les déluges.

Joël Vacheron

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