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Rencontre avec Chris Blackwell, le légendaire fondateur de Island Records, et de Baabaa Maal à l’occasion du cinquantième anniversaire du label et de la sortie de “Television”.
Situés à quelques pas de la station de métro de Notting Hill Gate, les bureaux d’Island records ont su conserver une ambiance tropicale singulière. Canapés en bois sombre, gros coussins, portraits de Bob Marley, des djembés et une douce fragrance d’herbette, la réception active d’emblée un imaginaire insulaire. « Chris est pris dans les embouteillages, » nous annonce la secrétaire, « il faudra compter au minimum une heure ». Très bien, ça nous laisse juste le temps de manger une tranche une pizza et jouer avec Sly & Robbie. Les noms donnés aux deux chatons roussis qui s’ébattent dans les locaux. Vingt ans après avoir vendu le label, il ne fait aucun doute que la philosophie décontractée de son fondateur continue à souffler au quotidien.
Chris Blackwell arrive finalement plus tôt que prévu. Un dernier au revoir à son ami Sly Dunbar, qui dans l’intervalle s’est transformé en humain, et il nous reçoit. Regard azur et jeans délavés, le septuagénaire a su garder tout son panache. Assis à ses côtés, Baaba Maal n’a rien à lui envier. Silhouette adolescente et visage intact, le chanteur sénégalais semble littéralement figé à jamais dans la trentaine. Amis de longue date, ils sont présents à Londres dans le cadre des commémorations liées aux 50 ans d’Island Records. Une occasion unique pour revenir, successivement, sur l’exceptionnelle destinée de Chris Blackwell et sur le dernier album de Baaba Maal, « Television ».
Joël Vacheron: Vous avez été récemment élu comme la personnalité la plus influente de l’industrie musicale britannique durant ces cinquante dernières années. Comment avez-vous accueilli cette distinction ?
Chris Blackwell : Même si je suis très honoré, cette reconnaissance m’a vraiment surpris. Je n’ai jamais véritablement eu le sentiment d’être impliqué dans le milieu de l’industrie musicale. Je me sens plutôt comme une sorte d’outsider qui a suivi sa propre trajectoire…
JV: D’autant plus que vos entretenez une relation particulière avec la Grande-Bretagne ?
CB: Je suis né à Londres et mes parents sont retournés en Jamaïque 6 mois après ma naissance. Je suis revenu brièvement à l’âge de 8 ans pour entamer ma scolarité, mais cela me rendait malade et j’ai dû rentrer. Je suis encore revenu de 10 à 16 ans pour finir ma scolarité. Enfin, en 1962, pour y installer les bureaux du label. À vrai dire, même si j’ai passé pas mal de temps ici, je me sens avant tout jamaïcain. C’est là-bas que je suis chez moi.
JV: Pourquoi avoir choisi Londres pour démarrer l’aventure d’Island Records ?
CB : L’Angleterre était, et reste probablement, un endroit unique pour travailler. À la différence des États-Unis où il y a tellement de villes importantes, ici il n’y en a qu’une. Londres. Tout est créé ou transite par la capitale, car c’est ici que se trouvent les industries et les médias. En plus, tout au long des années 60 et au début des années 70, la musique anglaise était écoutée partout dans le monde. Pour le dire simplement, je suis convaincu que tout le monde sait l’anglais à cause des Beatles ! Je me souviens lorsque je tournais en Europe avant les Beatles, il n’y avait aucun pays, à part peut-être la Hollande, où l’anglais était parlé couramment. C’était donc très difficile de communiquer. Après les Beatles, tout le monde parlait l’anglais et il arrivait fréquemment d’entendre des gens parler avec un accent de Liverpool. Par la suite, Londres est progressivement devenu ce point central vers lequel convergeait tous les regards et cela rendait beaucoup plus facile la diffusion de tout s’y produisait.
JV: Cette année marque également la période de commémoration des 50 ans d’Island Records. Le festival organisé à cette occasion a certainement réveillé pas mal de vieux souvenirs ?
CB : S’il y a bien une attitude que j’adopte la plupart du temps, c’est de toujours regarder vers l’avenir. Je ne suis pas un collectionneur et, par exemple, je ne possède même pas tous les exemplaires des albums que j’ai produits… Il est clair que cet événement m’oblige à regarder un peu en arrière, car les gens me posent sans arrêt des questions sur la manière dont les choses se sont déroulées à l’époque, ils me reparlent de disques que j’avais presque oubliés et, il faut bien reconnaître, j’aime beaucoup ça ! Tout simplement parce que c’était une superbe période durant laquelle nous sommes tous beaucoup amusés. J’exerçais l’activité dont j’avais toujours rêvé le plus au monde et revisiter cette période est une expérience très enrichissante. Mais dès que ces festivités seront terminées, il va falloir à nouveau se tourner vers le futur.
JV: Quels types d’approches ou de dispositions ont eu une influence déterminante sur votre carrière ?
CB: Dès que c’était possible, je partais en tournée avec les groupes. Cela m’a permis d’apprendre énormément sur les artistes et les différents publics et j’ai également pu découvrir l’Europe. À partir de cette expérience il était possible donner des conseils aux artistes sur la manière d’organiser leurs concerts ou sur les attentes du public dont j’ai appris à sentir les réactions. C’est un peu la même approche que j’ai transposée à la conception des albums. Dans un concert, lorsqu’une chanson très puissante est jouée, le public ne désire pas entendre quelque chose de la même intensité juste après. Il a besoin de l’absorber grâce à une chanson plus calme qui, de cette manière, est elle-même mise en valeur. C’est le genre de choses simples qui s’apprennent en assistant à de nombreux concerts, en montant la sono ou en conduisant le bus. Assis dans un office, on n’apprend rien du tout et on n’acquiert pas ce genre de sensibilité. En plus, la plupart des gens qui travaillent dans des labels n’ont aucune idée des difficultés que traversent les artistes pendant leurs tournées.
JV: Island Records a toujours été symbolisé par l’énorme diversité de son catalogue, Est-ce que le line up proposé dans 50 Islands retranscrit cet éclectisme ?
CB : À vrai dire, je n’ai pas été impliqué du tout dans l’organisation et la programmation du festival. C’est le genre de travail qui engendre rapidement des situations compliquées, car il faut gérer beaucoup de petits détails. C’est pourquoi j’ai préféré tout déléguer. Tant mieux, car ils ont réalisé un travail fantastique! Chaque soirée traduit bien la diversité qui a toujours caractérisé Island. Par exemple, c’est très intéressant de faire jouer Baaba Maal et Cat Stevens/Yusuf le même soir. Ils peuvent paraître différents, mais on retrouve beaucoup d’éléments similaires. Tous les deux sont des artistes engagés dans des activités qui s’étendent au-delà de l’industrie musicale.
JV: Est-ce que c’est une qualité que vous recherchiez spécifiquement chez les artistes que vous avez signés ?
CB : Idéalement, oui. D’ailleurs, nous avons plusieurs artistes qui avaient cette qualité. Cat Stevens, Baaba, Bob Marley et U2. Ce sont tous des activistes qui ont acquis un statut de porte-parole qui s’étend bien au-delà de leur carrière musicale. Leurs discours ont eu un impact énorme sur les gens. L’exemple de Cat Stevens et particulièrement emblématique. Lorsqu’il s’est converti à l’Islam, il a adopté une posture très radicale qui l’a poussé à soutenir la Fatwā décrétée à l’encontre de Salman Rushdie. Il avait très mauvaise presse durant cette période et, après les attentats du 11-Septembre, il s’est même retrouvé sur une liste de terroristes présumés. Tout cela est invraisemblable, car c’est la personne la plus pacifique qui soit. Il a vraiment été mal compris.
JV: Comment s’est déroulée votre rencontre avec Baaba ?
CB : À vrai dire, je n’arrive plus à me souvenir comment nous nous sommes rencontrés. J’ai l’impression que c’est Groucho (ndt : Paul “Groucho” Smykle) qui m’a dit un jour qu’il y avait un chanteur sénégalais que je devais absolument écouter.
Baaba Maal : Oui, il y avait également Jumbo (ndt : Jumbo Vanrenen )
CB: Effectivement, Jumbo m’avait également parlé de toi. Ça fait très longtemps, je n’arrive même plus à me souvenir de l’année.
JV: On dit que vous avez eu un choc la première fois que vous avez entendu Baaba, un peu comme lorsque vous aviez entendu Bob Marley ?
CB : C’est à dire que…
BM: … Je n’aime pas trop que l’on fasse ce type de comparaisons. Bob c’est quelque chose d’autre. En Afrique nous avons tous un énorme respect pour Bob Marley, aussi bien sur le plan musical que sur la profonde espérance qu’il a apportée au peuple africain. Il faudrait nous réunir tous ensemble pour imaginer pouvoir être similaire à Bob Marley.
JV: À propos des liens qu’entretient le reggae avec l’Afrique comment expliquez-vous que ce courant soit devenu aussi cosmopolite ?
CB: Je pense que Baaba pourrait répondre mieux que moi à cette question… Mon premier tube, « My Boy Lollipop » de Millie Small, n’était pas véritablement un album reggae, ce n’était même pas un album de ska. Il s’agissait d’une variante très pop des albums de ska de cette époque et le titre a remporté un succès énorme au Nigéria. J’ai pu m’en rendre compte lorsque je me suis rendu pour la première fois au Nigéria en 1965 pour y organiser un concert. Ce fut un vrai « trip » ! On avait réussi à obtenir un partenariat avec Coca Cola, le concert devait commencer à 20h et quand je suis arrivé à 19h, il n’y avait même pas de scène (rires). Finalement, le montage de la scène s’est terminé aux alentours de 22h mais à peine 10% du stade était occupé. Tout le monde semblait être au courant qu’il fallait venir au moins trois heures après l’heure officielle et le stade ne tarda pas à se remplir. Le problème c’est que seulement 15% du public avait payé son billet, car la plupart des spectateurs étaient passés par le toit.
BM: Ça se passe encore comme ça aujourd’hui (rires)
CB: L’autre chose intéressante c’est que Fela et son groupe accompagnaient Millie sur scène. C’est la première fois que je le rencontrais.
JV: En ce qui vous concerne Baaba, comment est-ce que vous avez ressenti ces influences ?
BM : Nous avons grandi entourés par toutes ces sensations qui nous faisaient rêver. Dans l’ensemble, tous ces processus ont été très profitables pour les musiciens africains afin qu’ils trouvent leurs propres voies. Durant les 60’s, avant l’arrivée du reggae, on écoutait James Brown, Wilson Pickett, etc. Par la suite, c’est en écoutant de la musique cubaine et surtout jamaïcaine qu’on a véritablement pu rentrer dans l’industrie musicale. On sentait que Bob Marley était vraiment plus proche de nous et il nous a fait prendre conscience qu’il était possible de nous faire entendre et qu’on pouvait envisager de jouer notre musique ailleurs que dans les cérémonies. Que cela pouvait également devenir une activité professionnelle à part entière.
JV: Qu’il s’agisse de votre influence décisive sur la musique jamaïcaine et les liens que vous évoquiez avec l’Afrique. On a l’impression que vous étiez dès le départ impliqué dans l’émergence de la world music ?
CB : L’aspect le plus important dans l’aventure d’Island est d’avoir proposé des styles musicaux différents en Grande-Bretagne. Cela a notamment permis au public rock d’écouter toujours plus de musique jamaïcaine, un genre qu’il n’aurait peut-être jamais apprécié. La personne qui a le plus participé à cette ouverture, c’est probablement Robert Palmer. Il était une rock star mais c’était surtout un véritable musicologue. C’est lui qui m’a converti aux musiques africaines en me faisant découvrir Chief Ebenezer Obey. J’ai tout de suite adoré! Juste après cela, Martin Meissonier m’a parlé de King Sunny Adé dont le style était assez similaire à celui Obey. C’est un musicien fantastique ! Avec lui, le seul problème se situait au niveau des concerts. Le show était toujours un peu le même et j’ai essayé de le convaincre qu’il fallait intégrer quelques femmes. Je pensais que les femmes apporteraient un peu de style, un peu plus de couleur au show. Mais il ne voulait pas entrer en matière, car ça aurait posé trop de problèmes… Il avait bien entendu raison (rires). C’était le type d’approche privilégiée chez Island. Il y a un public d’un côté, comment est-il possible de le faire passer de l’autre côté. On ne doit pas se contenter de laisser simplement les publics chacun dans leur case. L’activité d’un label c’était en quelque sorte de repositionner.
JV: Pourtant, ce mélange des styles ne semblait pas forcément évident. Comment êtes-vous parvenu à pousser le public rock à s’intéresser à d’autres styles ?
CB : Notre principal atout, c’est d’avoir gagné rapidement une solide crédibilité en tant que label. J’ai toujours considéré un label comme une entrée (ndt: en français) permettant aux gens de découvrir de nouvelles musiques. Cela était facilité avec Island car les gens nous faisaient confiance et ils étaient prêts pour la découverte. Même s’ils n’aimaient pas du premier coup, ils nous laissaient toujours des secondes chances. À la fin des années 50, j’avais fait moi-même la même expérience quand j’allais à New York acheter les disques pour les soundsystems jamaïcains. Certains labels m’inspiraient une totale confiance, en particulier Atlantic Records. Lorsqu’un disque Atlantic sortait, je le prenais les yeux fermés. Même si le disque ne me plaisait pas, je ne remettais pas en question la légitimité du label. Pendant une certaine période, nous bénéficions de ce crédit. C’est la situation idéale pour proposer de nouvelles voies, car les gens sont prédisposés à accueillir vos propositions. À mon avis, c’est le devoir d’un label de continuellement offrir de nouvelles entrées.
JV: Pouvez-vous m’en dire plus concernant ces entrées ?
CB: J’ai toujours été plus intéressé par la carrière des artistes plutôt que par l’industrie musicale proprement dite. Un disque constitue toujours un repère important dans le cheminement d’un musicien et je n’ai jamais envisagé la production d’un disque dans le simple but de faire un hit. Mon esprit et mes racines sont dans le jazz. Même s’il existe quelques exceptions, c’est un style qui n’a jamais été déterminé à partir de hits, car tout était concentré sur les artistes. Lorsqu’on aimait sa musique, on achetait son disque. Quelquefois les ventes suivaient, d’autrefois pas du tout. Mais dans le même temps, le musicien continuait à faire évoluer sa carrière. Cet aspect m’a toujours beaucoup influencé. J’ai toujours choisi un artiste parce son talent valait la peine d’être diffusé et non pas parce qu’il pouvait vendre potentiellement des millions de disques. C’est exactement le genre de processus qu’a suivi Baabaa. Certains de ses disques se sont bien vendus, d’autres moins bien. Mais au final, son statut d’artiste n’a jamais cessé de croître et c’est le plus important. Pour être franc, la presse à jouer un rôle primordial dans l’évolution de Island Records. Nous étions beaucoup plus dépendant de la presse que de la radio, car la presse aime présenter des artistes ou des styles inédits. Cela offre des histoires plus originales à raconter, d’autant plus lorsqu’il y a des looks originaux qui permettent d’ajouter des photographies. Les stations de radio ont toujours peur que leurs auditeurs changent de fréquence si quelque chose de trop étrange est joué.
JV: Est-ce que cela explique que de nombreux artistes signés par le label, c’est d’ailleurs le cas pour Baaba, ont souvent emprunté des trajectoires passablement différentes tout au long de leur carrière ?
BM: Je crois effectivement que la grande qualité de Chris tient au fait qu’il n’est pas concentré uniquement sur la musique. Il s’intéresse beaucoup à la personnalité des artistes et à la culture qu’ils véhiculent. Il fait partie des gens qui m’ont fait prendre conscience à quel point on est toujours connecté à sa famille, à sa communauté, à son continent et que la musique doit servir à communiquer ces liens. C’est une attitude qui est très rare dans l’industrie musicale.
CB: Si j’avais travaillé dans une multinationale, j’aurais directement été viré ! (rires). Le but d’une grande compagnie est de faire des profits calculés tous les trois mois. Ma démarche était radicalement différente puisque j’ai toujours misé sur la patience, quelquefois de manière un peu exagérée. À ce sujet, Rita Marley m’a déclaré un jour, Chris, quand l’herbe verdit, le cheval a faim. (rires) En ce qui concerne le dernier album de Baaba, j’adore ce disque, car nous étions tous à la recherche de quelque chose de différent, quelque chose de frais. Cela a pris un peu de temps d’essayer diverses directions avant que tout coïncide, mais le résultat est très réussi. Pour moi, cet album s’écoute comme un single du début à la fin.
JV: Il est déjà l’heure, avant de nous quitter, quelle serait la question que vous souhaiteriez poser à Baaba ?
CB : Cette question tombe bien parce que je n’ai jamais été au Sénégal. Alors Baaba, quand est-ce que tu m’invites au Sénégal ?
BM: Tu es le bienvenu cet hiver pour le festival que j’y organise.
CB: Parfait, c’est noté !
(Chris Blackwell doit nous quitter pour se rendre à un autre rendez-vous)
JV: Vous organisez un festival au Sénégal ?
BM: Je pensais que c’était le moment de monter quelque chose dans mon pays et j’organise depuis quatre ans un festival dénommé « Les Blues du Fleuve ». La prochaine édition, qui se déroulera en décembre, s’annonce extrêmement prometteuse. Ce n’est pas encore officiel, mais de nombreux musiciens présents au festival de 50 Island m’ont déjà confirmé leur présence !
JV: Parlons un peu de ton dernier album « Television », ce qui frappe d’emblée dans cet album, c’est que votre voix est beaucoup plus en retrait que d’habitude ?
BM: En effet, j’ai considéré ma voix plus comme un instrument afin de laisser plus de place à d’autres voix. On a également privilégié des textes en français, en allemand, en anglais, en espagnol. J’ai toujours aimé représenter les musiques et les langues de mon continent. Mais après mon dernier album plutôt acoustique, je me suis dit que c’était le moment de me placer au même niveau que les autres musiciens. Nous ne voulions pas faire un album strictement « africain » ou « ethnique ». Ma démarche à consisté faire ressortir plus ce qu’un musicien peut avoir dans son esprit, en utilisant à travers des thèmes actuels. À mon avis tout cela se marie très bien ensemble.
JV: Les arrangements très pop de « Television » rappellent un peu « Welcome To Mali » d’Amadou et Mariam. Est-ce que ces sorties marquent un tournant pour la musique africaine ?
BM: Depuis de nombreuses, l’Afrique a pris l’habitude de recevoir, tout ce qui provient de l’Europe de l’Ouest. Les disques, les CD, la télévision… Même si l’occident, de son côté, ne s’est pas toujours intéressé à nos productions, nous avons toujours été de grands consommateurs. Nous avons absorbé tout cela et c’est facile de puiser dans la musique pop pour y trouver notre inspiration. Il suffit pour cela de trouver les bons musiciens, comme ça a été le cas avec les Brazilian Girls. En fait, ils sont américains et il n’y a qu’une fille dans le groupe. La chanteuse (nda : Sabina Sciubba) a beaucoup voyagé, elle connaît beaucoup de musiques, parle plusieurs langues et j’étais curieux de voir sur quoi notre collaboration allait déboucher. Le résultat c’est quelque chose d’inédit, un nouveau son avec une base pop.
JV: Comment ces collaborations se sont-elles mises en place ?
BM: C’est notre collaboration avec Barry Reynolds qui est à l’origine de cet album. Un soir nous sommes allés voir The Roots et j’ai été fasciné par les instrumentistes. Je voulais vraiment un disque basé sur les instruments, la voix devait venir après. C’est là que Chris est intervenu en tant qu’ami et conseiller. On a écouté les premiers morceaux produits et on trouvait le résultat un peu trop attendu. Il m’a ainsi proposé de rencontrer les Brazilian Girls. Car, pour lui, nous partageons une vision similaire sur le monde et sur les échanges. Chris nous a donc arrangé un rendez-vous dans un studio de Londres. On a pris le temps de travailler sur mes mélodies tout en produisant de nouveaux sons. Didi Gutman a d’ailleurs fait un travail formidable pour créer des fusions entre le balafon, la kora ou les guitares. Tout cela répondait exactement à mes attentes, car j’étais à la recherche de musiciens qui pouvaient apporter quelque chose de frais et de nouveau à mes mélodies. Cela a très bien fonctionné.
JV: Comment cette approche va-t-elle être perçue au Sénégal ?
BM: J’ai déjà sorti quelques titres et les réactions sont très positives, car les gens sont contents d’avoir enfin une deuxième vague. La mentalité a beaucoup changé ses dernières années. Surtout avec les rappers et consorts qui aspirent à être connectés avec le reste du monde. Ils ne se définissent plus comme provenant de tel ou tel pays, ils se disent tout simplement musiciens. Donc, lorsqu’ils voient des gens comme nous entreprendre le même chemin, ils sont forcément contents.
JV: Même si cet album est inédit, votre carrière a tout de même souvent été marquée par une approche innovante ?
BM: Tout à fait. Au début, les gens avaient un peu de la peine à me définir. Certains pensaient que je devais me contenter de faire de la musique traditionnelle parce que c’est de là que je viens. Les plus jeunes aimaient pouvoir entendre ma musique dans les boîtes de nuit. Finalement, le public a compris que j’étais un artiste curieux qui essaye de retranscrire des expériences différentes. Je me suis reconnu avec ce que Chris disait tout à l’heure à propos des voyages. Pour moi, ils sont importants, car cela permet de se rapprocher des autres, de comprendre ce qu’ils font et de comprendre dans quelles directions vont les choses. Dans le même temps, j’aime beaucoup la scène, c’est vraiment ça qui me maintient en vie, car je ne suppote pas la routine. En renouvelant mon style, cela me permet de faire de nouveaux spectacles, de proposer de nouvelles sonorités.
Joël Vacheron
Article paru dans le magazine Vibrations n° 116 (juillet 2009)
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