Dubstep: Bass Attacks

2007-02-01 —

Un flux d’ondes soniques et hybride enveloppe les nuits londoniennes depuis trois ans. Enfant bâtard de la drum’n’bass et du dub jamaïcain, le dubstep s’est développé en vue de devenir une chambre d’écho à des styles très variés

Il peut se passer beaucoup de choses en une année dans la scène underground londonienne. En 2005, les flows saccadés et les productions low-tech du grime faisaient sensation, tout le monde s’accordant à reconnaître un avenir prometteur à ce courant innovateur. Toutefois, cet intérêt a diminué au point que les MC ont désormais rejoint le réseau des raves et des radios pirates desquels ils étaient issus. Un repli temporaire tout à fait explicable quand on connaît la détermination de ces MC à conserver leur autonomie. Il aurait été plausible d’envisager qu’une période d’accalmie allait suivre ce brusque revers de fortune. C’est sans compter sur l’inépuisable réservoir de talents de la club culture londonienne.

Cette année, c’est le dubstep qui s’est imposé comme la révélation la plus retentissante de ce paysage sonore urbain. Skream, Youngsta, Hatcha, Loefah, D1, ou Benny Ill sont quelques-uns des pionniers de cette scène très soudée qui, à la différence du grime, reste l’apanage de producteurs et de DJ. Les voix occupent généralement une place mineure dans ces productions et se résument, bien souvent, à quelques phrasés ou à des séquences préenregistrées. Le dubstep se caractérise par des compositions instrumentales qui laissent une place centrale à des lignes de basse d’une profondeur abyssale. Posé sommairement, il sonne comme une sorte de drum’n’bass minimale et ralentie qui intensifie au maximum l’effet de certaines fréquences sur le corps.

Un son composite

Certains labels, comme DMZ en particulier, proposent une orientation clairement dominée par le dub et le reggae. Cependant, cette prépondérance n’est pas aussi manifeste dans toutes les productions et bien que le dub soit une influence importante de ce courant, il n’en constitue pas l’unique référence. Par exemple, l’hymne absolu de cette scène, le « Midnight Request Line » de Skream, présente certains arrangements qui rappellent immanquablement le son techno 80’s d’un Derrick May ou d’un Juan Atkins. Dans un autre registre, Kode9 propose plutôt des ambiances cinématographiques avec le remarquable « 9 samuraïs ». Une mélopée lourde et angoissante dans laquelle s’étire un sample de cuivres tirés du film d’Akira Kurosawa.

Du même coup, c’est plutôt l’esprit composite de la drum’n’bass des débuts qui semble avoir gouverné l’évolution prise par le dubstep. Digital Mystikz atteste avoir grandi en écoutant jour et nuit la jungle hardcore diffusée sur les radios pirates. Selon lui, « c’était véritablement le son de Londres. Un son hybride dans lequel on retrouve des éléments de dub ou de reggae,  bien entendu, mais également du rare groove, de la house, de la techno ». Dans le même esprit, le dubstep s’est développé en mettant un point d’honneur à agir comme une chambre d’échos perméable à des styles musicaux très variés.

Pendant longtemps, on parlait généralement de dark garage, de darkstep, voire indifféremment de grime, pour désigner ce style émergent. L’appellation dubstep n’apparaîtra qu’aux alentours de 2004, quand fût lancée la première édition des compilations Dubstep Allstars par Tempa. Toutefois, comme le souligne Youngsta, « à cette période le courant était déjà amorcé depuis plus de cinq longues années. Bien assez pour lui construire des fondations solides ». Ainsi, malgré cette apparente diversité, toutes les productions rattachées à ce style se distinguent par un souci perfectionniste à générer des effets sonores pour ainsi dire « physiques ».

Un bon bain de basses

Il est difficile de saisir l’impact tangible du dubstep sans évoquer les perceptions corporelles uniques que cette musique procure lorsqu’elle est diffusée par un puissant soundsystem. La puissance du son lors d’une soirée se fait parfois ressentir avant même de pénétrer dans le club. L’intensité des vibrations semble mettre l’ensemble du bâtiment dans un état de perpétuelle résonance. Une fois le seuil franchi, on se retrouve généralement plongé dans une salle enfumée à l’obscurité quasi totale. Aucun projecteur ne doit entraver l’emprise totale du son sur notre perception. Les montées de basses sont d’une rare intensité et procurent une sensation de légèreté qui provoque des cris de soulagement spontanés de la part du public. On se retrouve littéralement immergé dans un flux et reflux d’ondes soniques, caressantes et enveloppantes comme une thalassothérapie.

A l’origine réservée à un cercle réduit d’initiés, cette recherche de sensations fortes fait de plus en plus d’émules. Depuis une année environ, la scène s’est ainsi peu à peu « démocratisée ». Actuellement, c’est un public très varié, venant de tous horizons musicaux, qui vient apprécier la ferveur réconfortante et cordiale régnant dans ces soirées. Une situation qui n’a cependant pas toujours été ainsi.

Les futurs sont de l’underground

A l’instar du grime, le dubstep a longuement cheminé dans les réseaux alternatifs avant d’attirer l’attention. L’influente station de radio Rinse FM, par le biais des soirées Forward, a été l’une des principales instances d’expansion de ce courant. Présentées comme une plateforme des « futurs sons de l’underground », les soirées Forward furent lancées en 2001 en réponse à la morosité ambiante dans les clubs londoniens. Pour Sarah, initiatrice de ces soirées, « tout était monopolisé par le UK garage qui était devenu commercial au point que tous les DJ jouaient systématiquement les mêmes disques. On a donc cherché à instaurer un endroit qui laisse une place centrale à l’expérimentation, en proposant à des jeunes DJ de jouer exclusivement des dubplates ou des morceaux introuvables dans le commerce ».

Dark garage, darkstep ou grime: l’appellation dubstep n’apparaîtra qu’aux alentours de 2004, quand fût lancée la première édition des compilations “Dubstep Allstars par Tempa” par Hatcha, pilier de la scène et véritable virtuose des platines. Ce laboratoire généra rapidement une saine émulation, puisque les DJs étaient contraints de constamment se renouveler pour conserver le respect de leurs pairs. A cette époque, le public des soirées « officielles », à savoir Forward et plus tard DMZ, se composait uniquement d’un noyau de « trainspotters », de  véritables passionnés participant religieusement à chaque rendez-vous afin de connaître les dernières fluctuations du mouvement. Quelques labels, tels Big Apple, Tempa ou DMZ, participèrent à leur tour à asseoir un peu plus les fondations du mouvement. Une infrastructure informelle vit ainsi le jour, alimentée par l’esprit solidaire et intègre de ce petit groupe de copains.

Dans l’ensemble, leurs carrières sont généralement caractérisées par la précocité. Youngsta proposait déjà un show radio de UK Garage régulier à l’âge de treize ans. Cependant, tous n’avaient pas cette chance. Il leur était généralement difficile de se faire une place dans les circuits déjà bien établis de la club culture. Le caractère novateur et accessible du dubstep leur procura ainsi une excellente opportunité pour amorcer leur propre scène, tout en prenant le temps nécessaire afin de se perfectionner. Ils ont par conséquent atteint leur plénitude cette année. Le dubstep sera-t-il encore d’actualité en 2007 ? On peut légitimement se poser la question au vu des volte-face, quelquefois fratricides, qui marquent la scène club londonienne. Youngsta reste cependant confiant : « cela ne nous fait pas peur car on ne se bat jamais les uns contre les autres. On essaie plutôt de construire ensemble, tout en gardant un esprit positif ».

Joël Vacheron

Article paru dans le magazine vibrations N° 90 (février 2007)

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