Londres: Eska Mtungwazi, Crazy Titch, Ras Kwame
Grime: Crazy Titch
Représentant d’un mouvement en constante expansion, Crazy Titch dépasse les clichés ghetto pour lui rendre meilleur hommage.
C’est dans sa voiture garée dans le parking du cinéma multiplexe de Stratford que le MC Crazy Titch, accompagné de deux membres des Boyz In Da Hood, a fixé notre rencontre. Casquette de baseball, training, slang cockney mâtiné de patois jamaïcain et habitacle enfumé, le décor est planté pour parler du grime. Un mélange hybride de drum’n’bass, de UK garage et de hip hop, qui constitue le dernier courant estampillé made in UK. Il indique d’emblée être un pur produit de l’environnement suburbain de East London. Ce qu’il y a vécu, ou ce qu’il y a fait, constitue l’unique source de son inspiration. A ce titre, il regrette que le terme « grime », littéralement la « crasse », serve à qualifier ce courant, ne voyant pas pourquoi on associe ce qu’il fait à de la saleté. Il fait du garage, tout simplement. Comme la majorité des MC de cette scène, la carrière de Crazy Titch est marquée par la précocité. Agé de 22 ans, cela fait déjà près d’une décennie qu’il a commencé à formuler ses premières rimes en écoutant les émissions de drum’n’bass et de UK garage diffusées par les radios pirates. Suivant les conseils avisés de son demi-frère, le rapper Duurty Goodz, il a ensuite accumulé les sessions radios et les raves aux quatre coins de la ville pour faire grossir son nom.

Crazy Titch, Stratford, avril 2005 ©jv
S’il semble maîtriser à merveille les codes de l’attitude « ghetto » qui colle à cette scène, il en va tout autrement lorsqu’il évoque sa manière d’envisager son rôle de MC. Par le passé, les MC, souvent convaincus que personne n’écoutait ce qu’ils disaient, ont facilement été amenés à dire n’importe quoi. Ils étaient avant tout concentrés sur leur technique. Cette situation est en passe de changer. En perfectionnant leur style à travers une écoute attentive de leurs aînés, la nouvelle génération de MC du grime a pris conscience de l’importance des mots et du pouvoir qu’ils peuvent avoir auprès des plus jeunes. Dans le futur, selon Crazy Titch, seuls ceux capables d’associer un bon phrasé, une bonne attitude et un bon message seront susceptibles de s’imposer. C’est ce qu’il a pu expérimenter lors de sa dernière tournée anglaise. Pour la première fois, il était invité à quitter le circuit des raves pour se produire exclusivement dans des salles de concerts. Cette position inédite, où un public éclectique et familial devait s’asseoir pour l’écouter, l’a profondément marqué. Il souhaite désormais se concentrer sur son écriture dans une direction plus instructive. Et ceci parce qu’il est conscient de jouer un rôle singulier auprès de toute une génération qui attache souvent plus d’importance aux flows des MC qu’aux recommandations de leurs parents. Un discours de grand frère responsable qui prend un sens particulier quand on sait que, délesté de son pseudonyme, Carl Nathaniel a été condamné à 16 ans à deux ans et demi de réclusion. Il est convaincu que cette année sera faite de voyage. C’est tout le mal qu’on lui souhaite.
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Soul: Eska Mtungwazi
Personalité forte de la scène soul londonienne, Eska Mtungwazi est propulsée diva soul, plébiscitée par des artistes de tous horizons

Eska Mtungwazi, New Cross / London, avril 2005 ©jv
Dans son appartement aux couleurs vives, la chanteuse Eska est rayonnante quand elle évoque l’heureuse orientation qu’a pris sa carrière ces derniers mois. Originaire du Zimbabwe, elle a grandi et vit toujours dans le Sud-Est londonien. Assez curieusement, elle relève le fait que sa destinée musicale doive beaucoup aux politiques sociales britanniques grâce auxquelles elle a pu suivre gratuitement des cours de violon et de piano durant toute sa scolarité. Selon elle, ces subventions, progressivement démantelées, ont joué un rôle primordial pour diffuser une solide culture musicale au sein des classes populaires. A titre d’exemple, elle est intarissable lorsqu’elle évoque l’incroyable richesse de la scène jazz et soul dans laquelle elle a évolué toutes ces dernières années. A l’instar de Michael Olatuja, jeune bassiste qui a composé la musique de « The Call », cette scène regorge d’artistes talentueux qui restent bien souvent cantonnés aux circuits des jams sessions et à l’autoproduction. Cette distance méfiante vis-à-vis des goûts mainstream et de l’industrie musicale a permis l’émergence d’un biotope autonome qui constitue, selon elle, l’authentique laboratoire underground de la ville.
Bien que son background soit essentiellement jazz et soul, son aptitude à marier sa voix magnifique à des registres très variés lui a valu d’être invitée dans de nombreux projets. Elle a ainsi pu collaborer avec des musiciens aussi divers que Courtney Pine, Lewis Taylor, Damon Albarn, New Sector Movement, ou Nitin Sawhney, tous s’accordant à lui reconnaître un talent et un potentiel hors du commun. Cependant, elle concède qu’il lui a fallu pas mal d’années pour acquérir suffisamment de confiance et pour s’entourer des bonnes personnes afin de se lancer en solo. A ce titre, toute sa reconnaissance va au rapper de Brixton Ty qui lui a rendu un précieux service en lui offrant une place privilégiée dans sa dernière tournée anglaise. Elle fut aussitôt invitée à faire sa première apparition solo officielle lors du festival Straight No Chaser au Jazz Café, en avril 2004. Elle y fit un tabac et fut propulsée au statut de nouvelle diva de la soul anglaise, et depuis, les propositions ne cessent d’affluer. Sa carrière semble bien lancée et Eska reste désormais fermement accrochée aux commandes. Son premier album live, Wishing You Away, sortira sous peu. Pour la suite, elle tient encore à conserver le secret, mais ses yeux rêveurs laissent présumer du meilleur.
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DJ: Ras Kwame
Homme d’influence, Ras Kwame diffuse dans son émission radio les expressions changeantes de l’identité musicale londonienne

Ras Kwame, West London, avril 2005 ©jv
L’expression « bling bling » s’applique généralement à exprimer l’attitude ostentatoire adoptée dans le milieu hip hop. Concernant Ras Kwame, il serait plus approprié d’utiliser la formule « dring dring », tant la sonnerie de son téléphone paraît être partie intégrante de sa personnalité. Rien d’étonnant tant ce « music man » semble accumuler les fonctions. De retour à Londres au début des 90’s, après huit ans passés au Ghana, Ras Kwame s’est aussitôt plongé dans l’effervescence de Ladbroke Grove. Initialement connu en tant que DJ reggae, funk et hip hop, il a été progressivement amené à multiplier les activités. Producteur de UK garage, propriétaire d’un magasin de disques, fondateur de labels, promoteur de soirées ou encore animateur d’un show télévisé, il s’est imposé comme une des personnalités marquantes du paysage musical britannique actuel. A tel point que depuis février, il fait partie du trio d’animateurs qui a la périlleuse mission de reprendre, sur Radio 1, la tranche horaire laissée cruellement vacante après la disparition du monumental John Peel.
En effet, c’est surtout grâce à son émission radio « 100% homegrown », sur BBC 1xtra, que Ras a confirmé son statut de leader d’opinion influent. Son programme est une sorte relais des radios pirates, et il constitue une plate-forme de référence pour la découverte et la promotion des jeunes talents britanniques. Ras Kwame y propose un inventaire des nouvelles tendances de la black music, qui répond aux attentes d’auditeurs pointus, mais reste cependant rarement cantonné dans un style spécifique. Selon Ras Kwame, la scène urbaine actuelle est marquée par une modification notoire, particulièrement perceptible auprès des jeunes musiciens. Le cosmopolitisme traditionnel et les nombreuses connexions qui relient depuis longtemps les différentes scènes musicales les unes aux autres ont été renforcés par une forte revendication des valeurs traditionnelles britanniques. Prenant l’exemple de l’émergence du grime, il estime que s’il faut ressortir un aspect déterminant de ce courant multiculturel, c’est qu’il manifeste une manière d’être un représentant de la culture britannique en 2005.
Texte et photos: Joël Vacheron
Paru dans le magazine Vibrations N° 72, pp. 29-32 (mai 2005)
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