#GnarlsBarkley
Rencontre de Cee-Lo et Danger Mouse à Los Angeles pour la sortie de “The Odd Couple”
Situé légèrement en amont de Sunset Boulevard, le Château Marmont est réputé de longue date comme le lieu de prédilection pour les stars bohèmes en transit par Los Angeles. Les longs bambous, la terrasse et les coussins de cette oasis voluptueuse exhalent un indéniable parfum de démesure. C’est dans cette ambiance jet-set que les Gnarls Barkley nous reçoivent pour parler de leur nouvel album très attendu “The Odd Couple”.
Attablés dans un des bungalows jouxtant le bâtiment principal, Danger Mouse et Cee-Lo ont visiblement le regard encore quelque peu embué par l’équipée de la veille. Entre la timidité hésitante d’un faiseur de beats et les propos cryptiques d’un sphinx tatoué, on peut facilement se laisser impressionner par cette curieuse compagnie. Plongé dans la carte des menus, Cee-Lo finit par commander deux hamburgers d’une voix monocorde quasi-robotique. Danger Mouse, quant à lui, ricane en regardant la couverture d’un ancien numéro de Vibrations présentant les deux compères déguisés en personnages d’Orange Mécanique. « Il n’y avait pas de chaussettes ni de banane dans le slip », lance-t-il goguenard en pointant une protubérance présente à l’enfourchure de son compère. Chic, l’interview n’a pas encore commencé et j’ai déjà un scoop.
Il y a deux ans, vous étiez en couverture d’un numéro de Vibrations consacré au mouvement afro-punk. Comment envisagez-vous cette association ?
Danger Mouse : Je dois avouer que je ne connais pas vraiment ce que ça recouvre. On ne cherche pas à être associé à un courant quelconque. Notre but est de sonner comme Gnarls Barkley et de faire autant d’albums possibles qui nous sont propres.
Cee-Lo: On n’a pas envie de bouger en troupeau et d’entendre quelqu’un nous dire à quel moment on doit partir…
Danger Mouse : …ou rejoindre un autre troupeau.
Cee-Lo: Cela n’empêche pas que j’aime plutôt bien l’afro-punk !
Parallèlement à Gnarls Barkley vous menez tous deux des carrières passablement actives…
Danger Mouse : En effet. J’ai participé à la production des derniers albums de Black Keys, de Martina Topley-Bird et de Shortwave Set. Je suis également sur une poignée d’autres projets, mais c’est évident que Gnarls Barkley constitue mon activité artistique essentielle. La chose la plus excitante en ce moment reste ma collaboration avec Cee-Lo.
Cee-Lo: En ce qui me concerne, je travaille toujours sur un troisième album solo. Mais même s’il m’arrive d’écrire ou de produire de temps en temps pour les autres, je me suis surtout engagé dans un projet que je ne peux pas encore dévoiler… Il s’appelle Gnarls Barkley.
Comment avez-vous occupé votre temps depuis la sortie de St-Elsewhere ?
Danger Mouse : Nous voulions sortir le plus rapidement possible un second album, c’est pourquoi nous avons commencé les premières étapes de The Odd Couple immédiatement après notre tournée. D’une certaine manière, ce nouvel album est plus une continuation de St-Elsewhere qu’un projet totalement séparé.
Votre premier album surprenait par son caractère hétéroclite, vaguement décousu, alors que The Odd Couple semble beaucoup plus homogène?
Danger Mouse : On a pourtant travaillé exactement de la même manière, sans avoir planifié ou discuté auparavant. On n’avait pas véritablement d’objectif précis par rapport à ce qu’on cherchait à faire musicalement. On la fait tout simplement… Qu’est-ce que tu en penses, Cee-Lo ?
Cee-Lo: Je suis plus ou moins du même avis. Il n’y avait pas d’idées préconçues, si ce n’est de continuer sur notre lancée. De manière générale, Il faut aller de l’avant sans se poser trop de question.
Danger Mouse : On voulait profiter de l’énergie et des idées qu’on avait développées ensemble tout au long de l’élaboration du premier album. C’est surtout cela qui constitue la base de The Odd Couple.
Tout de même, on est frappé par le son résolument pop sixties qui caractérise l’album…
Danger Mouse : En composant, je ne me soucie jamais du tempo. Quand j’ajoute les éléments de batterie, quelquefois c’est plus rapide, d’autres fois plus lent, le tout dans une même chanson. Du coup, je tombe souvent sur des tempos assez différents de ce qu’on a pu faire auparavant. C’est un hasard si ces beats rappellent la période des sixties.

Venice Beach, Los Angeles, Octobre 2009 ©jv
Il n’y a aucune reprise. Des influences ?
Cee-Lo: Pas de modèles particuliers. Sans doute allons-nous servir nous-même de référence dans le futur. Pour le moment, on se sent seul, unique.
Sur des chansons comme « Blind Mary » ou « Whatever », Cee-Lo fait preuve d’un étonnant talent d’imitateur. On a l’impression d’entendre un adolescent enragé et rachitique chantant du rock garage…
Cee-Lo: La musique est toujours une reformulation d’un moment donné de ma vie, quelque chose que je suis en train de revivre. Quelquefois, c’est un peu comme si la voix est quelque part dans l’air, et que je la rattrape… Comme si la chanson est déjà écrite et qu’il me faut l’écouter…
Danger Mouse : Il ne se débrouille pas trop mal dans ce registre.
Cee-Lo: Ma voix ne m’intéresse pas. C’est surtout à travers les mots que je cherche à communiquer. Je me situe davantage dans les territoires du langage, de la sentimentalité ou des déclarations. Je ne suis pas conscient de prendre une voix particulière jusqu’à ce qu’on me fasse régulièrement cette remarque.
On retrouve ce bruit de pellicule qui traverse tout l’album. J’ai lu que votre démarche était en grande partie inspirée par le cinéma d’auteur. Est-ce que cela est relié ?
Danger Mouse : Effectivement, c’est toujours quelque chose sur lequel je travaille dans mon processus de création. Des cinéastes tels que Godard, Fellini, Truffaut ou Woody Allen m’ont beaucoup influencé. Je souhaiterais pouvoir retranscrire leur style et leur approche dans ma musique. Il ne fait aucun doute que cet album est « visuel ».
Quels seraient le story-board et le casting de The Odd Couple ?
Danger Mouse : Il apparaîtra plus tard. Lorsqu’un film est tourné, il faut du temps pour en saisir clairement toute sa signification. C’est la même chose en musique. Nous sommes encore trop engagés dans ce projet pour dire ce qu’il signifie exactement.
Il y a quelque chose de nostalgique dans The Odd Couple. On dirait un film en noir en blanc ou un documentaire constitué exclusivement de séquences d’époque.
Danger Mouse : Je ne sais pas si je te prendrais comme réalisateur ! Mais je suis d’accord avec cette comparaison.
Cee-Lo: J’ajouterais que c’est un film en noir et blanc avec des pourtours lumineux.
Mais comment décririez-vous l’atmosphère générale qui se dégage de cet album?
Cee-Lo: Il est encore beaucoup plus sombre que St-Elsewhere. Le soleil doit toujours se coucher à un certain moment de la journée. Cela engendre de l’obscurité… quotidienne.
A certains égards, cet album fait penser à un concept-album comme L’homme à tête de Choux de Gainsbourg ?
Danger Mouse : A chaque fois que deux personnes travaillent sur un album, c’est en quelque sorte un concept. En tous les cas, il n’y a pas de samples ou de références directes à Gainsbourg. Mais nous nous sommes beaucoup inspirés de cette période et de musiciens assez semblables.
Cee-Lo : D’ailleurs, tu me crois si tu veux, mais une des chansons à laquelle je me réfère pour ce disque est « Initials B.B ».
Danger Mouse : Je te crois.
Cee-Lo (Il reprend le refrain avec une voix de fausset) : i-initials i-initials B B…
Encore un nouveau personnage surprenant. La palette semble infinie…
Cee-Lo : Tout cela présente différentes facettes de ma personnalité. Certaines musiques soulignent, d’une manière ou d’une autre, des choses de moi-même. Dès que cette condition est remplie, c’est plutôt facile de m’y glisser. Je n’ai pas une définition stricte de qui je suis. Je m’adapte.
En parlant de vous, un journaliste vous comparait à Andre 3000. Il relevait notamment votre aptitude à ouvrir de nouveaux territoires pour le musicien afro-américain. Pensez-vous que votre démarche engendre des identités alternatives ?
Danger Mouse : Il y a beaucoup d’artistes qui s’inspirent de ce qui existe déjà, mais ils le font sans que cela leur ressemble, et ça se ressent. De toute manière, c’est toujours plus facile pour quelqu’un d’extérieur de juger, on ne fait pas ça de manière consciente et c’est difficile de nous juger nous-même. (A Cee-Lo) Est-ce que tu partages mon avis ?
Cee-Lo : Je suis noir et je suis un musicien. Mais en même temps, je ne me pose pas vraiment de questions sur une quelconque nouvelle manière d’être. Il est vrai que les occasions sont plutôt rares pour un artiste afro-américain d’adopter une posture, voire d’avoir une inspiration en décalage. C’est une sorte de sacrifice qui peut aller trop loin, ou ne pas passer la rampe. Il n’y a pas de filet. Dans ce type de situation, si ce n’est pas quelque chose que tu as profondément en toi, ce n’est pas la peine d’essayer. Ça peut te tuer.
Joël Vacheron
Article paru dans le magazine Vibrations N° 102 (avril 08)
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