#Kode9 #Hyperdub

2010-02-11 —

La croisade du label londonien Hyperdub permet de revenir sur quelques-unes des métamorphoses récentes de la club culture anglaise.

Coincé entre les vitrines d’un salon de jeux et d’un coiffeur caribéen, l’appartement exigu de Steve Goodman fait office de studio. C’est à partir de ce Quartier Général, basé à Camberwell dans le sud de Londres, qu’a démarré l’aventure de son label en avril 2004. Avec une trentaine de singles et seulement trois albums à son actif, Hyperdub s’est imposé comme une référence hautement respectée de la scène dite dubstep. Une reconnaissance qui surprend quelque peu Steve, plus connu sous le nom de guerre Kode9, qui n’avait pas planifié l’évolution du label. « Hyperdub a toujours fonctionné comme une forme d’antiéchéancier susceptible de s’adapter continuellement aux mutations », raconte ce professeur de philosophie davantage à l’aise pour manier des concepts abstraits que dans la conversation journalistique.

Les années de labeur et les nuits sans sommeil n’ont pas arrangé le calme apathique de cet Écossais réservé. « À force de répéter toujours les mêmes choses, je finis par ne plus rien avoir d’intéressant à raconter », avoue-t-il presque pour s’excuser. Il se reprend : « L’aspect positif, c’est que ça offre une occasion de regarder ce projet comme quelque chose qui va continuer, qui a une histoire ». Cette fatigue chronique n’a rien de surprenant lorsqu’on connaît l’hyperactivité de ce directeur de label qui s’emploie avec la même obstination à produire des sons, à jouer des musiques ou à disserter sur les fréquences. On pourrait dire que Steve Goodman est en quelque sorte l’archétype du nerd acoustique.

Ralentir le tempo

Kode9 Camberwell, London, 2007 ©jv

Kode9, Camberwell / London, 2007 ©jv

Il y a dix ans, avant de devenir un label, Hyperdub se présentait sous la forme d’un projet éditorial qui proposait des interviews très approfondies des différents acteurs de la scène drum’n’bass et UK Garage de l’époque. Une brève expérience. « J’ai rapidement rencontré toutes les personnes qui m’intéressaient. » Rapidement lassé par le journalisme musical, la mutation des mots aux sons s’opère en 2004. C’est à ce moment que Goodman, sous le nom de Kode9, décide d’autoproduire un premier single intitulé « Sign of The Dub ». En ralentissant radicalement le tempo des productions de l’époque, il impose un coup de freinage radical à la club culture. À une époque où la fumée n’est encore pas prohibée dans les établissements, ces mélopées de basses narcotiques et la voix traînante de Spaceape invitent un public d’audiophiles à se laisser envelopper par les propriétés physiques du son.

Enchaînant sporadiquement des singles, notamment le classique « 9 Samuraïs », ce sont les deux albums de Burial, « Burial » (2006) et surtout « Untrue » (2007) qui permettent à Hyperdub d’amplifier l’intérêt médiatique porté à la scène dubstep. Encouragé par cet engouement inattendu, Steve Goodman opère une nouvelle manœuvre à partir de 2008. Jusque-là essentiellement constitué par ses propres productions et celles de Burial, il décide d’élargir l’éventail de son catalogue avec des morceaux qui se rapprochent des styles qu’ils aiment jouer en soirée. « L’intégration de nouveaux artistes répondait également à un désir de garder le label continuellement en mouvement, notamment en multipliant les sorties de singles ». Avec l’arrivée de Darkstar, de King Midas Sound, de Cooly G, Scratcha, Ikonika ou encore Samiyam, Hyperdub renouvelle conjointement ses orientations artistiques et son mode de fonctionnement.

Basse 2.0

Tout comme les labels DMZ ou Tempa qui furent lancés plus ou moins durant la même période, Steve reconnaît l’importance des technologies de communication dans cette évolution. L’émergence conjointe de blogs, de radios en streaming, de réseaux sociaux ou des diverses plateformes de téléchargement ont permis une diffusion quasi instantanée des productions. « le dubstep est probablement le premier courant musical anglais à avoir autant été influencé par les nouveaux modes de diffusion et d’écoute offerts par Internet. » Une situation qui constitue un reflet des transitions qui touche un paysage musical dans lequel, selon Goodman, « il est toujours plus facile d’entrer en contact avec les gens tout en étant continuellement informé sur les directions du courant. »

Cette connectivité a été d’autant plus substantielle que la presse musicale a mis passablement de temps avant de s’intéresser à cette scène jeune et pas très populaire. Propulsée à travers ces divers réseaux, les productions dubstep sont rapidement parvenues à atteindre une masse critique suffisante pour s’accorder une audience transnationale. Cet effet de levier a accéléré l’avènement d’une multitude de sous-genres, tout en intronisant ses hérauts comme Skream, Benga, Burial, Mala ou Caspa. Cette diffusion exponentielle n’a pas été sans contrecoup pour cette scène singularisée initialement par son esprit de corps et un attachement quasi rituel aux soirées dissidentes FWD et DMZ. « C’est devenu beaucoup plus confus et fragmenté qu’au début de cette aventure», constate Goodman avec une pointe d’amertume. «Avec le succès, certains ont pris d’autres routes, se sont affiliés à d’autres scènes et l’on ne retrouve plus véritablement l’esprit fraternel des origines. »

Un son devenu mainstream

Des mélopées profondes et narcotiques de « Sign of the Dub » (2004) jusqu’aux récentes modulations house et soca du « Love Dub » (2009) de Cooly G, la grande force d’Hyperdub est d’avoir su décliner le son dub en fonction des fluctuations rapides de l’underground londonien. À travers ces divers ajustements, « il s’agissait de se distancier d’un son originel devenu trop commercial ». Les basses lourdes et hypnotiques sont désormais également l’apanage des clubs commerciaux de la ville et on retrouve même des variantes dubstep jusque dans les productions d’artistes tels que Eve, Jay Z, Snopp Dogg ou Pharrell.

Cette situation totalement inimaginable il y a cinq ans a poussé les producteurs les plus prospectifs de la scène à ouvrir de nouvelles voies. Dans ce domaine, Kode9 s’est montré proactif en intégrant rapidement les contretemps du UK Funky dans ces sets DJ. Bien qu’elle puisse sembler quelque peu surprenante, cette transition vers des territoires plus dansants s’est opérée de manière tout à fait naturelle. Les premières passions musicales de Goodman se situaient du côté du funk et du hip-hop, des musiques qui ont toujours joué un rôle prépondérant dans son approche du DJing. Selon lui, le « UK Funky présente de nombreuses similitudes avec les productions funk du début des années 80 » et c’était exactement les couleurs et le caractère dansant qu’il cherchait à insuffler à Hyperdub.

La guerre des sons

Hormis l’anniversaire de son label, l’actualité de Steve Goodman est également marquée par la sortie d’un premier livre publié par la prestigieuse maison d’édition MIT Press. Avec Sonic Warfare : Sound, Affect, and the Ecology of Fear, il s’interroge sur les différentes façons d’utiliser le son dans le but de contrôler ou d’influencer des individus ou des groupes d’individus. Qu’il s’agisse d’applications militaires, scientifiques ou commerciales, « il existe tout un spectre de vibrations et de fréquences qui, à travers leur impact physiologique, peuvent être utilisées comme des armes efficaces. ». Goodman visait à travers cette approche volontairement conflictuelle à amplifier les tensions qui gouvernent notre environnement sonore. Titulaire d’un doctorat en philosophie de la guerre, il démontre notamment que « l’univers des sons est autant l’enjeu de luttes que celui des images ».

Les questions abordées dans son livre sont totalement dissociées de son activité musicale, mais il admet que cette « politique de la fréquence sonore » peut à certains égards également être appliquée à la club culture. Lorsqu’un DJ ou un groupe se produit devant une audience, il s’agit toujours de trouver le bon groove, le bon son pour éviter que la foule se disperse. « Un DJ ne fait rien d’autre que de s’interroger sur des processus qui permettent de garder une foule solidaire à l’aide d’ondes sonores. Mais je ne suis pas un scientifique et, lorsque je mixe dans un club, je ne cherche pas à faire des études empiriques. Avec la musique, il s’agit plutôt d’offrir des échappatoires à mon cerveau. »

Avec cette maîtrise perfectionniste en matière de stratégies artistiques, de qualités de production et de perspectives théoriques, il ne fait aucun doute que Steve Goodman dispose de toutes les armes nécessaires pour confectionner encore quelques bombes dans les années à venir. En annonçant une pléiade de sorties pour 2010, notamment les nouveaux albums de Kode9 et de Burial, Hyperdub a d’ores et déjà mis le feu aux poudres.

Joël Vacheron

Article paru dans le magazine Vibrations n° 120 (déc. 09 – janv. 10)

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