Kode9: La voix du Samuraï
A la fois producteur, DJ, manager du label Hyperdub et professeur de philosophie du son, Kode9 est une figure multifacette de la scène dubstep
Le teint pâle et le regard quelque peu indolent, Steve Goodman, aka Kode9, n’est pas du genre à se soucier de son quotient hebdomadaire de sommeil et d’ensoleillement. Cependant, débarqué le matin même d’une tournée de deux semaines en Chine, le DJ et producteur avoue endurer quelque peu cette interminable journée
A semi avachi dans son home studio du sud de Londres, il tient à s’excuser pour ses éventuelles inattentions. Une politesse superflue, car on s’apercoit bien vite que les effets pernicieux du jetlag n’ont guère d’impact sur l’esprit pénétrant et original de ce personnage multifacettes. Sa vision “intelligent” du dubstep lui vaut d’être retenu dans le palmarès des meilleurs musiciens 2006 par le magazine d’art contemporain Artforum.
Penser à travers le son
A la fois producteur, DJ, manager du label Hyperdub et professeur de philosophie du son, Kode9 envisage toutes ses activités comme faisant partie d’un seul et même problème: “J’aime joué de la musique, faire de la musique, lire et écrire à propos de la musique… C’est une véritable dépendance à laquelle je n’ai jamais pu me soustraire. A travers toutes ces activités, je cherche essentiellement à augmenter l’intensité des expériences collectives que la musique peut génèrer”. A ce titre, le dubstep lui a fourni une plateforme idéale pour mener à terme son activisme sonique. En observateur avisé, Kode9 constate que cette scène n’est encore “que l’expression temporaire de quelque chose d’encore beaucoup plus énorme. Ceci notamment car il s’agit d’une musique qui se réinvente constamment.”. Un foisonnement créatif constant qui se rapproche de l’émulation qui guidait la drum’n’bass et la jungle dans les années 90. Une période exceptionnelle que Kode9 décrit comme “la chose la plus excitante qui me soit jamais arrivée”. Par conséquent, il se dit totalement enthousiasmer de pouvoir participer une nouvelle fois à l’avènement d’un phénomène tout aussi intense.

Kode9, Camberwell / Londres, janvier 2007 ©jv
En effet, initialement DJ dillettante de black music au début des années 90, la drum’n’bass lui fit l’effet d’un raz-de-marée dans lequel il plongea littéralement corps et âme. Il concède que ce courant a totalement redéfini sa manière d’apprécier et de jouer la musique et c’est surtout grâce à la jungle et à la drum’n’bass qu’il commença “à penser à travers le son”. A ce titre, il lança en 1999 son projet Hyperdub qui se présentait initialement comme un magazine on-line proposant des articles de fond sur les scènes embryonnaires du grime et du dubstep. Cette activité lui permit ainsi de suivre de très près la genèse, puis l’évolution de ces scènes. Par la suite, “en suivant une évolution naturelle”, Hyperdub s’est progressivement muté en une petite maison de production indépendante proposant un style “périphérique, voire carrément inhabituel ”.
Post-clubbing
Le single inaugural du label sort en 2004. Il s’agit d’une reprise du Sign of the Time de Prince, rebaptisé pour l’occasion Sine of the Dub. Un morceau low-tempo claustrophobique qui imposa son style lent, sombre et ultra épuré comme une étape marquante de la scène dubstep. Depuis cette première sortie, le catalogue du label s’est enrichi d’une dizaine de singles et de deux albums admirables. The Memories of the Future de Kode9 et la saisissante odyssée subaquatique du “mystérieux” Burial. Les univers sombres promus par Hyperdub sonnent un peu comme le dub minimal de Basic Channel ou de Pole et les experimentations hertziennes d’un Mike Rimbaud.
Hyperdub nous plonge ainsi dans une ère “post-clubbing” emplies de bruits lointains et de beats assourdis dans laquelle les sons s’étirent jusqu’à un point limite de rupture ou d’implosion. Comme dans l’hymne épique 9 samouraïs qui se déroule tel un bataillon de fantassins ou une coulée de lave visqueuse qu’aucun obstacle ne semble pouvoir arrêter. Le phrasé langoureux de Spaceape, chanteur attitré de Kode9, émanant imprévisiblement de ces moiteures digitales. Dans l’ensemble ces compositions souvent lentes et “pleines d’espace”, agissent comme des sas de décélération aux vertus hypnotiques
Grâce à son cheminement original Kode9 est actuellement reconnu aussi bien en tant que DJ et producteur que comme intellectuel. En effet, derrière son masque, Dr Steve Goodman est également l’initatieur d’un programme universitaire précurseur, intitulé sonic culture. Il travaille d’ailleurs à la sortie d’un livre qui vise à créer des ponts entre les travaux de Gilles Deleuze et de Paul Gilroy. Lorsqu’on lui demande quelle place occupe son parcours académique dans ses productions, il admet que la théorie a totalement influencer sa manière d’écouter des sons. Ainsi, selon lui, “il semble évident que lorsqu’on s’intéresse à lire ou à écrire à propos de la musique, c’est avant tout dans le but d’affiner notre perception musicale. ”
A coup de samples, de dubplates et de concepts, Kode9 est une sorte de samouraï urbain qui suit sa voie avec intégrité et méticulosité. Cet épigone écossais de Forest Withaker semble mener une campagne pour démontrer les dimensions martiales du son ainsi que les vertus fédératrices du soundsystem.
Joël Vacheron
Article déjà paru dans le magazine Vibrations, N° 90 (février 2007)
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