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Avec M.I.A, les drapeaux des pays se brouillent en patchworks d’étendards criards, autant d’éloges au multiculturalisme et au cosmopolitisme de Londres.
C’est l’histoire d’une jeune fille qui débarque en Angleterre à l’âge de dix ans sans parler un mot d’anglais. Transbahutée d’un logement social à l’autre, cette enfant de révolutionnaire tamoule passe une adolescence passablement agitée et se retrouve rapidement sur le mode survie. La jeune fille, c’est Maya Arulpragasam alias M.I.A. La paria en talon rouge a su reconsidérer sa situation en profitant de ce décentrement perpétuel pour nourrir une curiosité insatiable pour tout ce qui l’entoure.
« Le fait de n’être jamais véritablement chez moi m’a permis d’être réceptive à toutes les petites choses que je pouvais croiser sur mon chemin » reconnaît-elle. « Lorsque je souhaitais partir dans une expédition folle, je n’avais jamais à craindre de décevoir qui que ce soit. » En s’impliquant précocement dans les différentes scènes musicales Maya Arulpragasam trouve de quoi satisfaire son tempérament aventurier, et devient assez rapidement une « party animal », une clubbeuse saisie par un besoin incompressible de traverser la ville de long en large à la recherche de la meilleure soirée ou d’un nouveau délire. Drum’n’bass, hip hop, raves ou soundclashs de dub, M.I.A, accompagnée par son gang de franc tireuses cosmopolites, passe en revue tous les styles de la ville. Une manière comme une autre de s’approprier cet environnement étranger, de se constituer un lieu propre.
Egérie de la Nu-rave
L’avantage de Londres est de faciliter les transitions, physiques et existentielles, car « il est facile d’avoir la même attitude lorsqu’on se trouve entre amis dans un squat de Brixton ou dans une galerie d’art contemporain de West End. » M.I.A ajoute « Malgré l’étendue et la diversité de la ville, tout reste étonnamment accessible”. Des vertus transitionnelles qui se reflètent également dans sa trajectoire personnelle. Évoquant ses études de cinéma à la prestigieuse Central St-Martins, elle fait remarquer qu’il y a quelque temps encore il était nécessaire d’avoir pas mal de moyens pour envisager de faire carrière dans des professions artistiques. « Ce n’est plus véritablement le cas actuellement. Il suffit plutôt d’être alerte et de savoir recycler les choses qui nous entourent ».
Un principe qu’elle a su adapter à sa carrière. Production des morceaux, écritures des textes, réalisations des pochettes et des clips, M.I.A s’occupe de tout, sans se soucier des conventions. Cette attitude « can-do » s’inscrit dans la mouvance nu-rave dont M.I.A fut l’une des premières égéries. Largement popularisé par le magazine supersuper, la styliste cassetteplaya ou, à leurs dépens, le groupe The Klaxons, le nu-rave sert avant tout à qualifier un étonnant télescopage culturel.
Entraînée par quelques remontées d’ecstasy, toute une génération de fashion victims se joue des signes d’appartenance en conjuguant sur un même plan Courtney Love, l’acid house, la playstation, Keith Haring, Illuminatus ou l’idéologie hippie. Ce fourre-tout généralisé touche aussi bien la mode, le graphisme ou la musique. Il se caractérise par un usage volontairement excessif des superpositions, des disruptions et des saturations de toutes sortes. Le tout servi, si possible, à coup de fluorescence ostentatoire ou d’horizons cathodiques grossièrement pixellisés. Dans le clip « Boyz », les drapeaux des pays se brouillent en patchworks d’étendards criards, autant d’éloges au multiculturalisme.
Le trait dominant de cette esthétique tient à sa dimension extrêmement low-tech. « C’est un style souvent un peu ghetto, mais qui permet à tout le monde de pouvoir s’exprimer créativement. C’est ce qui importe avant tout. » Un ton égalitaire vaguement hippie et une philosophie globalement optimiste qui n’a pas tardé à se diffuser. En tirant habilement profit des nouveaux réseaux de socialisation, de MySpace en particulier, le phénomène s’est propagé telle une traînée de poudre. M.I.A reconnaît avoir beaucoup profité de l’émulation provoquée par ce capharnaüm créatif. Elle confectionne son premier album dans cet esprit. Arular nous introduisait à son espéranto rythmique explosif et contagieux. « A l’origine, je ne suis pas musicienne du tout, j’avais surtout une attitude. J’avais du temps à ma disposition sans avoir une idée précise de ce que je comptais faire. C’est venu comme c’est venu.
Braconneuse de sons
Cette attitude est vite devenue suspecte aux yeux de certains, et M.I.A dû défendre son intégrité à coup de formules tranchantes. « Personne ne voulait croire à mon histoire. Ça semblait trop bien ficelé pour être vrai. On ne cessait de dire que j’étais la marionnette de producteurs.» Le fait d’être une femme, originaire d’un pays non-occidental, n’a pas non plus facilité la donne. M.I.A ne s’est pas privée de fustiger les médias et la persistance avec laquelle ceux-ci s’évertuent à perpétuer des conceptions ethnocentristes.
Pour ce second album, sa première mission était d’étriller certaines préjugés machistes et vaguement xénophobes tout en consolidant son positionnement artistique. « Plus qu’un album, Kala est une déclaration artistique. » En perpétuant son esperanto rythmique imparable, ce nouvel album escamote les catégorisations. M.I.A s’est immergée dans ce qu’elle appelle « sa ville mondiale ». Voyageant aux quatre coins de monde, elle est allée puiser au plus profond des villes et des campagnes afin de ressentir les pulsations planétaires. Kala regroupe une somme de sources extrêmement hétéroclites arrangée dans un équilibre subtil et efficace.
Toute une gamme d’harmonies périphériques qui nous accompagnent lors d’un trajet en taxi, dans un ascenseur ou un supermarché, et constituent des souvenirs tenaces. À la manière d’une braconneuse, MIA est partie en quête de faits soniques qui donnent à entendre, à se remémorer ou à ressentir des ambiances ou des environnements géographiques. Comme dans tout bon récit de voyage, elle nous fait partager les nombreuses rencontres faites en chemin. Ses escales ? De vieux routards tels que Diplo, Blaqstarr, Switch, ou Timbaland, mais aussi des découvertes en chemin comme Afrikan Boy ou The Wilcannia Mob.
Juste un peu cinglée ?
A la fin de notre rencontre, M.I.A souhaite évoquer KLF, le groupe légendaire qui aligna les tubes d’eurotrance au tournant des années 90. Au-delà des succès commerciaux, leur projet visait à subvertir le milieu de l’art et de la pop music de l’intérieur. Cette guérilla les poussa à brûler le solde des gains engrangés durant leur période prospère : un million de livres sterling qui partent en fumée… « Ce sont mes idoles ! Si on me donnait un million de dollars pour faire un album, je dépenserais 99.99% de la somme pour m’acheter un créneau de marché et je
produirais l’album avec les dix dollars restants. »
Productrice, compositrice, interprète, graphiste, réalisatrice, activiste ou égérie fashion, M.I.A cultive son caractère non identifiable. En multipliant les solutions de repli, elle se permet le luxe d’envisager sa carrière de chanteuse avec une distance sincère. A travers ces propos dérogeants, ses rythmes sans concession et sa vision progressiste, à l’heure des rebellions d’opérette et des stars surghettoisées, une telle position est profondément salutaire. Même si certains, comme le remarquait amicalement Timbaland, continueront à penser que « M.I.A est juste un peu cinglée ».
Joël Vacheron
Article paru dans le magazine Vibrations N° 96 (octobre 2007)
M.I.A in Vibrations N° 96
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