#DJMujava
L’épopée de Township Funk du DJ sud-africain Mujava permet de revenir sur les processus d’uniformisation qui frappent actuellement les musiques électroniques.
“Dévastateur”, “Un morceau mortel”, “Une techno africaine indestructible”, “une méga bombe”,…. La liste des superlatifs accueillant la sortie de “Township Funk”, de DJ sud-africain Mujava, rivalisent dans la surenchère admirative et explosive. Synthèse équilibrée et brute des montées synthétiques de 808 de la house de Chicago, de l’entêtement hypnotique de percussions tribales et des basses sombres et infectieuses de la drum’n’bass, “Township Funk” constitue se révèle être un hybride aux pouvoirs proprement contagieux. De Gilles Peterson à Sinden, en passant par Trevor Jackson ou Laurent Garnier, cette mouture minimaliste a été plébiscitée par des acteurs influents de la club culture. Une autre production de DJ Mujava, de son vrai nom Elvis Maswanganyi, est même annonçée sur le prochain DJ Kicks compilé par The Rapture. Cas isolé ou mouvement à plus long terme, la mise sur orbite de cet ovni en provenance d’un township de Pretoria est un phénomène suffisamment rare pour qu’on y prête une attention particulière. À bien des égards, ce funk du township est emblématique du processus d’uniformisation qui frappe actuellement les musiques électroniques.
Encore inconnu hors de son pays il y a quelques mois, Elvis Maswanganyi devient le premier musicien africain à décrocher un contrat avec Warp Records. C’est Marcus Scott, un employé de Warp, qui a proposé le titre. Il précise, “je suis tombé sur DJ Mujava en surfant le web à la recherche de nouveaux artistes. Dans le cadre de mon activité, il m’arrive fréquemment de me rendre sur afrikatube.com qui constitue une mine pour découvrir de nouvelles musiques. Le côté “maladif” de Township funk m’a directement emballé et j’imaginais l’impact du morceau joué sur un soundsystem puissant. Je me suis renseigné pour trouver le nom du label qui, par coïncidence, est le distributeur de warp en Afrique du Sud. C’est notre première signature avec un artiste africain, mais j’espère que ce ne sera pas la dernière!”. Une remarque étonnante de la part d’un label qui, jusqu’ici, ne s’est guère distingué pour son implication dans la scène world. À vrai dire, il ne s’agit pas véritablement d’une découverte, car le titre circulait déjà depuis quelques mois sur différents blogs et dans les raves londoniennes. Il avait initialement été repéré par le label This Is Music Ltd, qui détient les droits pour le marché anglais, et figurait sur le troisième volume de“We Make It Good” mixé par Sinden.
“Je fais du drum”
“C’est une bénédiction!” s’exclame Elvis Maswanganyi qui, en regard de ses réponses plutôt laconiques, semble avoir été pris de vitesse par cette succession d’événements. Il ajoute, “ça me rend fier d’avoir retenu l’attention de label aussi prestigieux, ça prouve qu’il existe également des talents en matière de musique électronique en Afrique”. Âgé de 23 ans, il a passé toute sa vie à Attridgville, un des nombreux townships de Pretoria. Il décide très jeune de se lancer dans une carrière musicale. Elvis est aidé en cela par son frère qui lui offre un ordinateur pour son quatorzième anniversaire. Il se débrouille pour trouver quelques versions frelatées de logiciels qu’il apprend aussitôt à utiliser en autodidacte. “Lorsque j’ai commencé, il n’y avait encore pas beaucoup de musiciens qui utilisaient des programmes informatiques pour composer leurs morceaux”, précise-t-il. “Ça m’a permis de faire partie des pionniers de la scène électronique en Afrique du Sud” et son nom s’est rapidement propagé dans les différentes fêtes branchées qui pullulent dans les alentours de Pretoria.
À ce titre, il profite notamment d’un mode de promotion plutôt atypique. En effet, les chauffeurs de la ville aiment rivaliser en matière de soundsystem et ont l’habitude de jouer la musique à des volumes très élevés. Comme le souligne une employée du label sud-africain Sheer, “nous utilisons tous les moyens modernes de promotions, mais les taxis constituent un instrument idéal pour diffuser de nouveaux goûts musicaux auprès des franges les plus défavorisées. Cela nous permet ainsi de toucher des personnes qui, n’ayant pas directement accès à une radio, un téléviseur ou à Internet, peuvent toujours se tenir au courant de l’actualité musicale. C’est important, car c’est souvent dans ses franges que se trouvent les danseurs les plus innovateurs”. Elvis avoue avoir largement bénéficié de ce système du fait que “les chauffeurs de taxi aimaient beaucoup ma musique et venaient fréquemment chez moi afin de se procurer mes dernières productions”.
« Même si mon style est différent », avoue-t-il, « mon parcours est surtout influencé par des stars de kwaito telles que DJ Fresh, Boom Chaka ou encore DJ Oskido” qui s’est fait connaître en ralentissant le tempo des morceaux de house afin de donner plus de liberté aux danseurs. Initié au début des années 90, le kwaito s’est imposé durant une période charnière pour toute une génération dont les aspirations hédonistes étaient puissamment stimulées par l’abolition solennelle de l’apartheid. DJ Mujava tient à préciser cependant que sa musique ne s’inscrit pas directement dans cette mouvance: “Le kwaito, qui est surtout représentatif de Johannesburg, est largement issu de la deep house ou du hip-hop. Mes productions sont avant tout construites à partir des percussions qui peuvent provenir aussi bien de rythmes traditionnels que de la drum’n’bass. Je dirais que mon style est plutôt drums et je cherche avant tout à faire une musique sur laquelle les teenagers aiment danser”.
“De Sheffield à Pretoria”
Dans une période vaguement nostalgique en matière de musique électronique, les sons corrosifs et industriels de ce morceau n’ont pas manqué de renvoyer aux années nonante. “Le côté intrigant de Township Funk”, se souvient Marcus Scott, “provient du fait qu’il rappelle inévitablement le son des premières productions de Warp.” Il n’est donc pas étonnant que la plupart des commentaires qui ont accompagné la sortie du titre aient surtout relevé les parallèles existant avec des productions et des courants significatifs de la techno originelle. A part certaines ressemblances avec quelques classiques de Chicago house, le caractère minimal du morceau renvoie plus spécifiquement à des groupes comme Forgemasters, LFO ou Nightmares on Wax qui, vers la fin des années 80, étaient rassemblés sous l’étiquette bleep. Une variante de techno minimaliste et bruitiste qui avait permis à Warp d’imposer son style avant-gardiste dans le paysage technoide. Toutefois, ces parallèles, quelque peu érudits, restent totalement étrangers à l’univers d’Elvis. Ses principales références en matière de musiques électroniques se situent plutôt du côté de la house actuelle, notamment des DJ’s tels que Martin Solveig, Masters at Work ou DJ Gregory. Pour le reste, ses influences proviennent surtout de son implication dans la scène sud-africaine. Il ajoute à ce propos que « même si les gens ont l’habitude de venir avec plein de concepts pour comparer ma musique, ça ne correspond généralement pas vraiment avec ce que je fais. »
«Township Funk» est exemplaire des manières à travers lesquelles les musiques électroniques, et plus spécifiquement les productions propres aux scènes club, sont assimilées et réinterprétées d’une culture à une autre. En effet, la musique, les sons ou les rythmes traversent les continents en provoquant en permanences des mouvements de résistance. Les styles ne sont ainsi jamais adoptés tels quels et sont continuellement soumis à des formes de réadaptations en fonction des habitudes musicales de la culture d’accueil. Lorsqu’il évoque ce phénomène, Marcus Scott utilise la métaphore de “virus musical”. À propos du bailé funk, du reggaeton ou du kwaito, il précise que « chaque culture apprend progressivement à apprécier et à jouer avec ce virus au point de l’assimiler totalement ». Un processus d’aller et retour qui génère des formes musicales à la fois hybrides et complètement inédites. Tout l’intérêt de cette inoculation découle surtout du fait que ces divers styles répondent essentiellement à des déterminismes locaux.
Même s’il peut renvoyer à quelques moments marquants de la club culture, “Township Funk” n’est pas véritablement tributaire des productions de la culture occidentale. En ce sens, il est un parfait exemple de l’avènement d’une techno vernaculaire qui se développe de manière totalement autonome en fonction des attentes d’une culture donnée. Porté par l’effervescence de styles et de traditions locales, Dj Mujava est loin d’opérer un retour réflexif sur les différents canons en vigueur dans l’histoire de la musique électronique. Au contraire, il puise la majeure partie de son inspiration dans le dynamisme créatif qui caractérise actuellement la scène club sud-africaine. La canonisation de “Township Funk” découle par conséquent de la jugeote de personnalités avisées qui, en s’appuyant sur des convergences stylistiques évidentes, ont réinjecté ce morceau dans les circuits occidentaux. Une « relocalisation » qui confirme le statut acquis par certains producteurs contemporains affiliés à la scène world. Même si la parité entre producteurs africains et occidentaux est loin d’être atteinte, la saga de DJ Mujava participe de manière efficace à accélérer un processus de reconnaissance réciproque tout en consacrant l’avènement d’une club culture vernaculaire.
Joël Vacheron