Paul Gilroy: Broken Beats
Au-delà des « fausses identités tribales », le message de Paul Gilroy nourrit le projet d’un futur dans lequel la notion même de race serait enfin abandonnée. Un engagement pour promouvoir une musique d’avenir la plus harmonieuse possible
Ecrire un article sur Paul Gilroy n’est pas chose facile. Comment souligner l’incroyable richesse d’une réflexion entamée il y a près de trente ans et dont l’onde de choc semble loin de s’arrêter ? Lorsqu’on écoute le sociologue parler de sa passion inaltérable pour la musique, on est emporté dans un tourbillon d’intelligence qui force l’admiration. Au fil de l’entretien, il fait s’entrechoquer le dub minimal et vaporeux de Tikiman et le broken beat débridé de jazzmen japonais. Il se rappelle Bob Marley redescendant Piccadilly Circus en chantant « Midnight Ravers » ou de se recueillir sur la tombe de Jimi Hendrix en compagnie d’un GI. Plus tard, il fait ressortir les liens insoupçonnés qui relient le rapper Kurtis Blow au philosophe allemand Theodore Adorno. Quelques péripéties d’une expédition musicale sans pareille à travers l’espace et le temps, où se retrouvent pêle-mêle des musiciens, des écrivains, des sons, des images et des lieux.
Une pléiade d’expériences

Paul Gilroy, Londres, janvier 2006 ©jv
Ces éléments disparates issus de son univers théorique ou biographique participent tous à la réalisation d’un même dessein : produire une approche « post-exotique » des musiques noires, et connaître quelles en seront « les résonances du futur ». Ceci en démontrant leur importance dans la constitution d’identités transnationales au sein des communautés issues de la diaspora africaine en Occident. Pour Gilroy, ce travail de valorisation est essentiel. « Sans cela, on risque simplement de s’en tenir à une histoire de la black music vue uniquement à travers sa globalisation progressive et son rattachement comme produit de consommation à l’empire américain. Je pense que nous méritons une bien meilleure histoire que celle-ci. » Le généreux combat de Gilroy vise également à retracer une histoire contemporaine et urbaine qui insiste sur les vertus fédératrices, trop souvent minimisées, des musiques populaires. Ce n’est pas un hasard si l’originalité et la pertinence de son approche en font l’une des figures les plus marquantes de la sociologie contemporaine.
Ce positionnement théorique suit de très près son parcours. Parallèlement à son activité académique, Paul Gilroy a toujours multiplié les activités rattachées à la musique. Que ce soit en tant que journaliste, DJ, guitariste ou organisateur d’événements, il accumule une pléiade d’expériences et d’amitiés qui lui confèrent un background plutôt inédit pour un Professeur de la prestigieuse London School of Economics. Connaissez-vous beaucoup d’intellectuels qui puissent se targuer d’avoir monter une radio pirate, de faire partie de la dernière génération des Ethiopianistes ou d’avoir accompagner sur scène des groupes de reggae tels que Steel Pulse ou Jah Wobble ?
Créer des passerelles
Paul Gilroy a toujours eu comme leitmotiv de faire ressortir les problèmes engendrés par les situations postcoloniales en Occident. Ses éclairages originaux et volontairement provocateurs ont ainsi participé plus d’une fois à redéfinir les débats touchant aux nationalismes, aux racismes, aux identités ou aux productions culturelles et intellectuelles. C’est dans ce but qu’il poursuit depuis de nombreuses années un travail historique de légitimation des musiques populaires. « On considère trop souvent les musiques populaires comme allant de soi, sans réellement en questionner l’importance. Pourtant, il est toujours intéressant de considérer les manifestations de cultures populaires à travers les valeurs qu’elles contribuent à véhiculer. Selon moi, la musique véhicule une gamme de valeurs qui ne doivent pas simplement être évoquées entre parenthèses. C’est pourquoi j’ai toujours cherché à cerner l’espèce de démocratie implicite véhiculée par la musique et d’en souligner les dimensions non seulement musicales mais également sociales et politiques. »
Cet ancien élève de Stuart Hall, le père fondateur des Cultural Studies, met un point d’honneur à souligner la complexité et la profondeur du quotidien, en s’efforçant de créer des passerelles entre savoir populaire et pensée savante. Dans cet esprit, il démontre combien il est important de ne pas réduire les musiques populaires à leurs seuls attributs stylistiques, ni de les considérer uniquement à travers leur fonction récréative. Bien au contraire, pour autant qu’on y prête une attention particulière, ces productions permettent de révéler bon nombre de normes et de dysfonctionnements qui traversent nos sociétés. Ainsi, dès sa première publication majeure, le désormais classique “There Ain’t No Black In The Union Jack”, Paul Gilroy laisse une large part au rôle joué par le reggae dans l’implantation des immigrés de descendance africaine dans l’Angleterre d’après-guerre.
Son approche est à tel point inhabituelle qu’on ne lui trouve pas d’équivalent francophone, peut-être parce qu’elle est indissociable du contexte anglais de la fin des années 60 et du début des années 70 dans lequel Gilroy a grandi. Il précise d’ailleurs avec une modestie sincère : « Il n’y a aucune créativité de ma part. Les thèmes de mes travaux – devenir, appartenir, le projet éthiopianiste, la force d’exclusion d’un certain type de racisme – toutes ces questions sont communes aux personnes de ma génération. Je me suis simplement contenté de retranscrire ces thèmes dans un langage académique. Rien de plus. Ce n’est pas ma vision, c’est la culture de ma génération. »
L’effervescence musicale des 60’s londoniennes
London Is The Place For Me est le titre d’une anthologie de calypso composée uniquement de morceaux produits en Angleterre par les immigrés en provenance des Caraïbes durant les années 50 et 60. Paul Gilroy ne comprend pas qu’une série TV diffusée récemment sur la première vague d’immigrés caribéens en Grande-Bretagne n’ait pas utilisé cette musique comme illustration sonore. « Cela aurait favorisé le réveil des souvenirs et aurait permis de se construire une image mentale qui restitue de plus près le paysage sonore de cette époque. A la place, ils ont préféré passer du jazz cheap produits aux Etats-Unis. »
Né en 1956 d’un père anglais et d’une mère originaire de Guyane, Paul Gilroy faisait partie de la première génération d’enfants nés en Angleterre de parents immigrés. « Vue de l’extérieur comme de l’intérieur, notre génération était considérée comme une génération perdue. Nous n’étions ni véritablement rattachés à la culture de nos parents, ni à la culture anglaise. Mais moi je n’ai jamais accepté ce scénario. Nous n’étions pas une génération perdue, et la musique était là pour le prouver. » Il évoque notamment un groupe comme Steel Pulse avec qui il partage une amitié de longue date et qu’il considère être l’équivalent musical de sa réflexion académique. Ou Dennis Matumbi « qui fut emprisonné pour avoir joué un morceau qui incitait à la révolte », ou encore le poète Linton Kwesi Johnson. Autant d’artistes dont les productions de cette période sont représentatives des différentes sensibilités qui affluaient dans l’effervescence musicale londonienne. Une hybridation intercontinentale directement retranscrite dans certains morceaux emblématiques. A l’instar du « Rico’s Message » (1967) du tromboniste Rico Rodriguez qui représente « une combinaison imprévisible de funk, de dub et de rhythm’n’blues uniquement envisageable dans le Londres de cette époque. »
“Des musiques aussi cassées que le monde”
Cette tendance au métissage de styles s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui à travers les différents courants qui ont secoué la scène dance anglaise. Paul Gilroy se montre particulièrement enthousiaste lorsqu’il évoque la « fantastique période » d’émergence de la drum’n’bass et du broken beat. Des musiques « aussi cassées que le monde est cassé ». S’il apprécie ces courants c’est qu’ils ont su garder toute leur indépendance et n’ont « jamais été dénaturés du fait d’avoir été surexposé ». Une intégrité et une forte identité british qui ne se retrouvent pas selon lui avec la même intensité dans le mouvement grime, dernier avatar du son urbain londonien. « La plupart des commentateurs considèrent que ce mouvement n’est pas directement influencé par les Etats-Unis. Cependant ils adoptent un positionnement, un style qui est plus spécifiquement américain. Je ne parle pas forcément de la musique, mais de tout ce qui l’entoure. Une influence qui occasionne une sorte de confusion pour définir où l’on se trouve. »
Reste que Londres a toujours constitué un « carrefour » unique de créativité musicale. Un contexte particulier de mutations artistiques extrêmement prolifique qui démontre de façon explicite l’impact des échanges culturels existants entre l’Afrique, les Caraïbes, l’Europe et les États-Unis. Plutôt que de partir à la recherche de ce qui constitue l’authenticité des musiques noires, Gilroy aborde le reggae, le jazz, le hip hop ou le bhangra comme autant de styles et d’idées qui véhiculent des pratiques et des conceptions de liberté inédites. Une fois diffusés à travers l’Atlantique, ces différents genres participèrent ainsi à créer les bases de cultures et d’identités proprement transnationales. Ce sont ces relations intercontinentales, souvent insoupçonnées, qui constitue le propos de L’Atlantique Noir: Modernité et Double Conscience. Dans cet ouvrage, l’Atlantique est appréhendée non pas comme une région spécifique mais plutôt comme un vaste espace multiculturel caractérisé par le mouvement et l’instauration de réseaux d’échanges culturels. Une thématique prolongée l’an dernier par l’organisation du festival interdisciplinaire Black Atlantic à Berlin.
Les mouvements anti-racistes
Paul Gilroy s’intéresse également à la force de politisation et de revendication militante que les musiques populaires participèrent à instaurer durant la fin de l’ère pré-MTV. Un moment décisif eut lieu en Angleterre durant le milieu des années 70. Tout le monde s’accordait alors pour reconnaître qu’un enjeu de taille se profilait dans les musiques populaires et qu’une réaction était nécessaire. Des événements furent organisés, érigés comme autant de barricades pour freiner les relations qui se tissaient insidieusement entre la droite nationaliste et la sphère des musiques populaires. « Cette situation d’urgence créa un climat de mobilisation vraiment particulier qui fut consolidé par la révolution punk. Et le travail fut fait ! »
Ce fut le cas de la campagne Rock Against The Racism qui fut lancée en 1976 et pris rapidement de l’ampleur. Deux énormes festivals furent organisés successivement avec l’Anti-Nazi League pour combattre l’augmentation des attaques racistes en Grande-Bretagne. Ces événements drainèrent à chaque fois près de 100’000 personnes et eurent un profond impact sur la jeunesse. Gilroy déplore que de telles mobilisations n’aient pas encore retenu l’attention des historiens. « Lorsqu’on pense à toute l’énergie qui a été dépensée pour écrire à propos de mai 68, il est surprenant de constater que personne n’ait écrit à propos du mouvement punk, de Rock Against The Racism ou des transformations radicales des cultures populaires en regard de ces problèmes comme des moments qui ont largement participé à politiser toute une génération. Tout cela s’est passé il y a trente ans et fait désormais partie de l’histoire. Il est essentiel de l’inscrire dans des livres. »
Une carte musicale de Londres
C’est à cet objectif que se destine l’ouvrage sur lequel il travaille actuellement. A partir de souvenirs de concerts auquel il a participé, Paul Gilroy veut interroger les énormes modifications qui ont métamorphosé nos habitudes musicales durant ces trente dernières années. Faire une histoire de « l’émergence et du déclin de cette culture des concerts dans les villes occidentales », en cherchant notamment à découvrir pour quelles raisons « les gens ne semblent plus éprouver le même désir de consommer la musique live ». Il relève, dans un premier temps, l’incroyable augmentation des prix d’entrée des concerts, qui ne sont cependant pas les seules raisons de cette désaffection. En toile de fond à ce projet, il y a également une interrogation sur l’impact de l’ipod et la généralisation d’une consommation musicale individualisée « représentative d’une régression de l’écoute et de l’aspect public de la musique ».
Pour ce projet, il envisage une formule originale. Une sorte de montage, à partir de soixante expériences musicales auxquelles il a participé et qui l’ont marqué d’une manière ou d’une autre. Il peut s’agir d’un son, d’un endroit, d’un lieu qui a peut-être disparu, « ou même d’une simple pochette d’album qui, lorsqu’on la revoit, peut produire un véritable déferlement de souvenirs. » A travers cet agencement en rhizomes, il cherche à produire une sorte de carte de Londres aux entrées multiples qui amplifie la dimension musicale de la ville, sans se soucier des questions de genres. « Dans cet ouvrage, je ne prétends pas que je n’aimais pas le rock, ni qu’il n’y avait aucune influence hippies dans mon passé. Je compte dire la vérité et démontrer combien c’était complexe. Je me sens vraiment plus léger maintenant que j’ai pris cette décision de ne pas simplement dire que tout était reggae, jazz, soul ou latino. Ces musiques font clairement partie de ma vie, mais il y a aussi toute la gamme des musiques anglaises, du folk, du rock. Tous ces styles font partie de mon parcours en se manifestant de manière synergique à la vie et à l’expérience londonienne. »
Joël Vacheron
Article paru dans le magazine Vibrations n° 82 (avril 2006)
VIB82_GILROY
![]()