Portico Quartet: fusion communautaire
Après s’être distingués en gagnant le Mercury Prize en 2007, les quatre anglais continuent d’élargir les délimitations du jazz
Sous la véranda lumineuse, quelques bouteilles résiduelles parsemant une longue table conviviale trahissent une soirée bien animée.« C’était notre première soirée à Londres après plusieurs semaines de tournée, justifie Jack en préparant une solution effervescente, on avait vraiment hâte de pouvoir retrouver nos amis ». Cela fait plusieurs années que Jack Wyllie (saxophone), Duncan Bellamy (batterie), Milo Fitzpatrick (contrebasse) et Nick Mulvey (hang et percussions) vivent sous le même toit. Au-delà des fêtes, que l’on devine très animées, cette promiscuité a largement participé à forger l’amitié fraternelle qui a toujours cimenté le groupe, en particulier leur motivation à se produire dans les rues. « Pendant plusieurs mois, nous jouions chaque samedi après-midi aux abords du National Theatre. C’était un peu comme d’enchaîner 5 à 6 concerts à la suite et cela nous a donné beaucoup de liberté pour explorer devant un public ».
La présence de deux hangs ne manquaient pas d’interpeller les badauds. En effet, cet instrument est plutôt rare dans des groupes de ce type, notamment à cause des contraintes diverses découlant de son acquisition. Il est pour ainsi dire impossible de trouver un moyen de se le procurer via Internet et ces inventeurs, deux Bernois soucieux de conserver une certaine éthique, exigent de chaque acheteur qu’il passe une interview! Au-delà de ces considération spectaculaire, l’ enveloppe vibratoire produite par cet instrument a rapidement été intégrée dans leur processus créatif. Comme le souligne Mick, « le hang n’est rattaché à aucune référence culturelle, à aucune technique particulière. Cela nous a d’emblée permis de développer des idées sans avoir à trop nous soucier des conventions et cela à clairement influencer notre jeu ».
Portées par cette fusion percussive et hypnotique, leurs compositions peuvent amalgamer des phrases issues de leurs intérêts disparates. De Steve Reich à la pop, en passant par Konono N°1 et la musique classique, Portico Quartet ratisse large au point d’avoir souvent été classifié de postjazz ou de world. « Nous n’avons jamais intellectualisé notre approche et cette fusion de style s’est imposée comme un processus naturel, précise Jack. Nous n’avons pas cherché non plus à être affilié une scène particulière. La chose la plus importante c’est d’être pertinent ».
Après s’être progressivement construit une solide réputation dans les circuits universitaires, leur originalité n’a pas manqué d’attirer l’attention d’amateurs de jazz influents. En particulier Will Gresford, le programmateur du Vortex Jazz Club, qui les a invité à être la première signature de Vortex Babel Records. Leur premier album ‘Knee-deep in the North Sea’ (2007) va leur permettre de faire le grand saut a lieu en étant nominé au Mercury Prize. « C’était une énorme surprise et cette soudaine exposition médiatique a profondément modifié notre manière de fonctionner, avoue Jack. Par exemple, nous avons cessé de jouer dans la rue, notre emploi est déjà bien suffisamment chargé ». Une activité chronique qui s’est encore amplifiée suite à la sortie d’« Isla » chez Real World en octobre dernier. Produit par John Leckie, qui a notamment travaillé avec Radiohead, cet album leur permet de continuer leur exploration de territoires subtiles et enveloppants. Une nouvelle réussite qui pourrait leur valoir une nouvelle nomination au Mercury Prize.
Quoiqu’il en soit, cette année sera marquée par un grand changement dans le fonctionnement du groupe. Suite à une faillite, la propriétaire de leur maison vient d’annoncer qu’il leur fallait quitter les lieux dans les semaines à venir. Quelque peu forcés par ce coup du destin, ils se sont décidés à vivre désormais séparément. « Ce n’était pas une décision facile à prendre, mais c’est peut-être mieux pour nous tous. Sinon, c’est un comme si la tournée ne s’arrêtait jamais et il faut que l’on préserve cette envie de nous retrouver pour jouer ».
Joël Vacheron
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