#QTip

2008-11-11 —

Une semaine après l’élection d’Obama, Q-Tip revient sur cette nuit historique, ainsi que sur l’importance du hip-hop dans l’évolution des sensibilités politiques

Tout au long de la phase finale des élections présidentielles, il était difficile de ne pas repenser au refrain de Can I Kick I ?, un des trois singles figurant sur le premier album de A Tribe Called Quest en 1991. Une requête à laquelle les acolytes de Q-Tip répondaient en chœur par un fameux, Yes, You Can ! Volontaire ou non, le Yes, We Can a indéniablement participer à raviver cette période old school dans l’esprit de nombreux électeurs. L’analogie ne s’arrête pas là. En effet, la sortie de son second album avait été agendée par hasard un certain 4 novembre. L’espace d’une journée, la destinée du rapper était ainsi étroitement combinée à l’Histoire. À l’instar d’un programme électoral, « The Renaissance » nous invite à envisager le futur en nous référant aux exemples positifs du passé.

Le rapper justifie un tel choix par rapport au fait que, selon lui, « le hip-hop a pris une mauvaise tournure ces dernières années. Tout est question d’argent, de prostitution, de drogues, ce sont toujours les même vieux thèmes qui sont sans arrêt ressassés. C’est tout simplement quelque chose qui doit changer ». Une raison suffisante pour rendre hommage aux personnages qui, d’une manière ou d’une autre, ont marqué l’histoire du hip-hop en y insufflant un état d’esprit optimiste et régénérateur. « It’s up to me to bring back the hope », depuis l’intro du premier morceau Johnny is Dead jusqu’à Shaka, dans lequel un discours d’Obama est samplé, en passant par Believe ou Life is Better, “The Renaissance” se présente ainsi comme un manifeste qui traduit de manière exemplaire le vent de confiance et les espoirs qui dopent l’Amérique actuellement.

Cette interview prenant place trois jours après les élections présidentielles, l’occasion était trop belle pour connaître l’opinion du rapper sur le tournant historique entamé par les États-Unis, sur le rôle joué par les musiques populaires et sur les processus de redéfinitions identitaires des Afro-Américains. La voix douce et singulièrement nasillarde de Q-Tip se détache des grésillements qui parasitent notre conversation téléphonique.

Quelle semaine !?

(Après une respiration profonde) en effet quelle semaine !…. (Puis, après une autre respiration profonde)  Quelle semaine mon ami !

Pouvez-vous revenir sur cette journée exceptionnelle du 4 novembre, durant laquelle vous avez sorti votre second album, tout en assistant au sacre d’Obama

La nuit précédente j’étais tellement excité que j’ai eu beaucoup de peine à dormir. Mon album s’appelle The Renaissance, cela implique une sorte de réveil et de profonde régénération, et c’est exactement le sentiment que j’éprouvais après cette nuit agitée. Tout au long de la journée, j’ai dû faire passablement d’interviews, mais je n’ai jamais cessé de ressentir au plus profond de moi-même que quelque chose d’extraordinaire était en train de se dérouler. C’était un peu comme dans un rêve. Dans la soirée nous avons organisé une partie dans un club de New York pour la sortie de l’album. Il y avait plein de téléviseurs et nous avions installé des computers à l’étage inférieur, nous étions en communication constante avec des personnes se trouvant à des endroits différents autour du globe. Environ un millier d’invités étaient présents et lorsque les résultats sont tombés, c’était juste incroyable ! Quatre jours plus tard, je continue à être totalement transporté.

Vous vous êtes rapidement portés aux côtés d’Obama, qu’est qui a motivé ce choix ?

Honnêtement, je n’ai jamais cru une seconde qu’une telle situation allait se présenter dans ce pays. Surtout en regard des deux dernières élections et de tous les problèmes touchant aux questions de races qui jalonnent l’histoire américaine. Lorsque Obama est entré dans la course, je me suis dit qu’il pouvait y avoir une grande opportunité et grâce à Dieu, les Américains ont su dépasser les stigmatisations pour ériger ce moment extraordinaire. Je pense tout d’abord qu’il est une personne foncièrement honnête. Même s’il reste un politicien, et doit raconter quelquefois mensonges, j’ai le profond sentiment qu’il est quelqu’un de loyal et il sait prendre de la distance par rapport à cette situation et ses obligations. Il a également une exceptionnelle capacité à se focaliser sur des sujets, ainsi qu’une éloquence hors du commun. Ce sont deux qualités qui, à elles seules, le posent déjà comme quelqu’un à même d’être étudié et révéré.

Les musiciens afro-américains ont toujours eu un rôle déterminant dans la diffusion de messages politiques. Est-il possible d’estimer votre influence dans cette élection ?

Je pense que le rôle du hip-hop est énorme. Depuis plus de 30 ans, le hip-hop est parvenu à fragiliser la carapace derrière laquelle les classes moyennes blanches américaines étaient regroupées en leur permettant de découvrir quel était le mode d’existence des Afro-Américains. Qu’il s’agisse de voir Run DMC pour la première fois à la télévision, d’écouter Grandmaster Flash, de regarder un film avec Tupac ou d’aller à un concert de A Tribe Called Quest, tout cela a participé à rendre la culture afro-américaine toujours plus acceptable. Cela a eu beaucoup plus d’impact que la philosophie ou les discours de Barack Obama.

En regard de vos différents projets, vous vous sentez donc partie prenante de cette victoire?

J’ai rencontré beaucoup de personnes blanches qui m’ont avoué avoir commencé à écouter du hip-hop à travers A Tribe Called Quest. Ils pouvaient également entendre les Beastie Boys, Public Enemy ou Run DMC. Mais ces groupes véhiculaient des messages plutôt angoissés ou révoltés que tu n’écoutes pas vraiment. C’est une musique pour faire la fête avant tout. Avec A Tribe Called Quest s’était un peu différent. Tu pouvais l’écouter en conduisant ta voiture, en faisant ta vaisselle, après avoir étudié, etc. Le public blanc appréciait particulièrement, car il s’agissait d’une musique qui pouvait être jouée à tout moment, qui n’était pas réservée uniquement pour des occasions particulières. C’est à ce titre que je pense que nous avons également eu notre part d’influence.

Le fait d’avoir Obama comme président risque d’impliquer passablement de transformations dans le milieu hip-hop. Avoir un président afro-américain réduit la pertinence de certains discours, notamment en regard des questions de race ?

Je pense que s’il doit y avoir une nouvelle étape dans le hip-hop cela ne renvoie pas nécessairement à Obama ou aux questions de races. Il va bien entendu avoir une grande influence, mais c’est avant tout la manière dont il va gérer sa présidence qui va avoir de l’impact. Nous sommes actuellement en train de vivre une véritable lune de miel dans le monde entier. Le monde entier jubile d’avoir pu éjecter ce Fuckin Bush qui était tellement mauvais qu’il aura même fallu un Afro-Américain pour le chasser. On peut légitimement trouver que c’est la bonne personne. Au bout du compte c’est à travers son mandat et ses actions qu’Obama devra être jugé…
La transmission devient de plus en plus crépitante, et nous devons raccrocher sans connaître la fin de son argumentation. Lorsque la ligne est enfin rétablie, j’entends parfaitement Q-Tip, mais il est pressé et nous avons juste le temps de régler quelques formalités. Concernant l’avenir du hip-hop, il prendra tout de même le soin d’ajouter une remarque élogieuse à propos des Cool Kids « Je les aime beaucoup, ils sont brillants… ils sont le futur ».

Joël Vacheron

Article paru dans le magazine Vibrations n° 110 (décembre 08)

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