Sa-Ra Creative Partners: Harlem Renaissance

2008-05-01 —

Pour Om’Mas, Taz Arnold et Shafiq Husayn, les trois membres du collectif Sa-Ra Creative Partners, le freak est définitivement chic. De John Legend, à Erykah Badu, en passant par Dr Dre, Common ou Kanye West, nombreux se sont octroyés les services de ce trio actif aussi bien dans la musique, les media ou la mode.

Basés entre Los Angeles et New York, ces dignes héritiers de l’afro-futurisme ratissent large en matière d’apparat. Toutefois, malgré des looks très stylés et une solide crédibilité underground, leur destinée commune reste quelque peu furtive. En effet, exception faite de « The Hollywood Recordings », qui comptait une bonne partie de titres déjà en circulation, les membres Sa-Ra n’avaient encore jamais véritablement canonisés leur aventure.  En annonçant la sortie quasi simultanée de deux albums, 2009 constitue donc une année charnière pour les trois dandys.

Le chic c’est freak

D’une part, « Nuclear Evolution : The Art of Love »,  un projet expérimental et personnel qui reflète des principes vaguement obliques. Om’mas Keith, orfèvre de l’arrangement et antenne New-Yorkaise, assure à ce propos que « la manière la plus simple de décrire notre approche musicale, c’est certainement de dire que nous sommes freaky. On essaye de faire intentionnellement quelque chose qui sort des canons traditionnels en matière de goût et de pensée en s’adressant aux parties incertaines et flexibles des consciences ». Le résultat se présente sous la forme d’une collection de dix-sept titres aux beats entrechoqués qui dessinent des lignes cosmiques menant aux confins du hip-hop actuel. Sa-Ra clôture ainsi la décennie en radicalisant une démarche déjà adoptée par Common avec « Electric Circus » ou Erykah Badu avec “Amerykah”. Toutefois, en puisant dans un registre plus psychédélique, « Nuclear Evolution : The Art of Love » propose une entité hybride et autonome qui pose habilement de nouveaux jalons musicaux à l’afrofuturisme.

Om'mas, décembre 2008

Om'mas, New York, décembre 2008

Parallèlement à ce projet visionnaire, l’album « Black Fuzz » devrait enfin cesser de jouer l’Arlésienne. Dans un premier temps annoncée chez Sony/G.O.O.D, sa sortie avait été suspendue suite à une volte-face de Kanye West. Profitant d’un heureux concours de circonstances, Sa-Ra a finalement pu récupérer les masters et le contrôle du projet. Avec des invités tels que Afrikaa Bambaataa, OutKast ou Herbie Hancock, « l’idée était”, selon Om’mas, “de fournir un album qui propose intentionnellement une liste importante de noms prestigieux “. Selon le rapper fantasque, cet album pourrait pourrait se résumer dans la formule: « dripping-wet-cocaine-candy-naked-booties-blond-hair-red-lipstick-Africa ». À savoir, en proposant une interprétation tout autant baroque, un chamboulement électro professant une vision transgressive et décadente de l’Afrique diasporique.

L’electrochoc Obama

Au-delà de ces quelques divagations, c’est plus à une présentation de quelques réalités concrètes de la vie new-yorkaise à laquelle nous convie Om’mas. « La ville surfe encore sur l’électrochoc Obama. La police réagit différemment dans la rue et toutes les personnes de couleur, toutes les minorités qui vivent dans cette ville ont une perception différente. Il a donné aux gens dans la difficulté l’espoir qu’il existait une seconde chance. » En croisant Edgecombe Av. sur la 143e st au volant de son pimpant coupé Mercedes, on compren vite qu’il n’a pas attendu Obama pour saisir la sienne. « C’est ici que ma mère nous a élevés. Elle était seule et dès la case départ ma vie dépendait des allocations octroyées par l’état. On a eu droit à toutes les histoires de dope et de violence. Même si ça fait complètement cliché, je t’assure que ça ne facilite pas les choses ».

Il reconnaît que l’ambiance générale de Harlem a bien changé depuis son enfance. Pour preuve, les imposants buildings qui ont poussé ces dernières années, emblèmes encombrant des vagues de spéculations immobilières qui ont progressivement gentrifier le quartier. À tel point qu’actuellement « ça fait bien longtemps que les personnes de couleurs y sont minoritaires ». Même si les répercussions sur la communauté sont profondes, ce processus est également représentatif de l’esprit qui souffle en matière de musique. Om’mas ne manque pas de s’emballer à ce propos. « En ce moment, on est pas loin de l’ambiance de la club culture des années 80, lorsque tout le monde voulait se mélanger avec tout le monde. Désormais, les gens ont envie d’entendre à la fois MGMT, Puff Daddy, Sa-Ra, Human League ou Jefferson Airplane. Tout le monde aime ce mashup, parce que ça apporte plus de culture, ça permet de vivre plus d’expériences. La musique est le meilleur moyen pour permettre à tout le monde d’explorer ces territoires.  Plus les musiques sont différentes et plus il y a d’endroits où aller».

Welcome to Caramel City!

Selon lui, un certain nombre de clubs, comme l’APT, le 1Oak ou autrefois le Mansion, ont participé à réinsuffler un état d’esprit proche du Studio 54. Om’mas ne tarde pas à s’enfiévrer lorsqu’il se remémore certaines soirées un brin décadentes auxquelles il a participé. Au moment même où ses descriptions deviennent un peu scabreuses, il est interrompu par un coup de téléphone. « Oui…Tout va bien maman! Je suis en interview. Dis-moi. Comment s’appelle ce fameux musée de Harlem… Schomburg, c’est ça ! Merci, je t’aime ! ». Maman veille encore au grain. Un passage par la 125st nous fait remonter plus en arrière dans l’histoire de la club culture new-yorkaise. On croise le bâtiment du Cotton Club qui « reste un emblème très fort du fait que la plupart des clubs de Harlem sont restés très orientés jazz. Le plus fameux reste sans conteste le St.Nicks Pub à Sugar Hill car on ne sait jamais sur qui on peut tomber. Tous les jazzmen de passage par la ville y font un tour ».

Om'mas, décembre 2008

Om'mas, New York, décembre 2008

Un petit crochet du côté des perrons télégéniques de Hamilton Terrace, un autre devant les enseignes lumineuses de l’Apollo, “qui ont été remplacées par des écrans digitaux !”, quelques considérations sur Frederic Douglass en longeant le boulevard homonyme, Om’mas en vient à l’essentiel. “On ne peut pas repartir d’ici sans manger une portion de crevettes !”. Puis, il ajoute l’air avide, “les Afro-Américains aiment les fruits de mer parce que c’est cher ! ».  Il est temps de redescendre sur Manhattan. Om’mas n’oublie pas pour autant de recourir aux métaphores gourmandes quand il s’agit de décrire comment il imagine l’évolution de sa ville dans le futur. Avec un regard plein de malice, il propose en guise de dessert : « New York sera caramel! Je t’assure que ça va être Caramel City ! »

Joël Vacheron

Article publié dans le magazine Vibrations N° 114 (mai 08)
SA-RA
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