Stade vs. Infinite Livez: Art of Noise

2007-04-01 —

Au-delà des formules convenues, Stade vs Infinite Livez nous invite à nous départir des catégories prédéfinies afin d’aiguiser notre sensibilité à des langages musicaux inédits

La foule se presse devant la scène du Cargo pour assister au vernissage de Art Brut Fe De Yoot, l’album hip-hop le plus audacieux de ce début d’année. Une grande partie de l’écurie Big Dada, Roots Manuva en tête, semble particulièrement curieuse de voir à l’oeuvre le rappeur local Infinite Livez accompagné de Stade. Le projet expérimental polymorphe du pianiste Pierre Audétat et du batteur Christophe Calpini, dernières recrues du label. En passant maîtres dans l’art de jouer live des sons préenregistrés, ils se sont imposés comme des références majeures dans le domaine de l’improvisation électronique.

Fidèle à son habitude, le rapper Infinite Livez joue la carte de l’humour en arrivant sur scène dans un déguisement extravagant. Sa présence scénique punkoïde et ses prouesses vocales délirantes captent d’emblée l’attention d’un public déjà convaincu. De leur côté, le binôme Stade, déguisés en morts-vivant, se mélange les presets et compose imperturbablement des rythmes toujours à la limite de la régularité. Ce soir, le trio est accompagné de la chanteuse Joy Frempong, dont les scats électroniques époustouflants s’accordent à merveille aux exubérances d’Infinite Livez. Il ne faut pas bien longtemps pour être subjugué par le groove bringuebalant de ces épigones facétieux de Sly Stone et de la Famille Adams.

Des rythmes sur mesure

On retrouve sur scène toute l’originalité du positionnement artistique à la base de Art Brut Fe De Yoot. Un des impératifs de départ du projet était de ne jamais jouer deux fois le même morceau afin de conserver un esprit alerte et créatif. Lors des sessions d’enregistrement, les “erreurs” ne furent pas effacées ou rectifiées en postproduction. L’album conserve ainsi l’énergie brute des performances live et constitue véritablement un album de hip-hop improvisé. Une démarche radicale peu commune dans un milieu plutôt marqué par un attachement immodéré pour la programmation.

Infinite Livez vs. Stade, Resonance FM, mars 2007
Infinite Livez vs. Stade, Resonance FM, mars 2007

Une scène que le duo connaît très bien puisqu’ils commencèrent leur collaboration au début des années 90, au sein du groupe de hip-hop Silent Majority. Désormais, avec Stade les deux acolytes ont dépouillé leurs compositions de la rigueur métronomique des samples programmées. Comme le souligne Christophe Calpini, “lorsqu’on joue nos boucles, on a la liberté de constamment pouvoir accélérer ou ralentir les rythmes. Du même coup, les sons habituellement cycliques et machiniques deviennent un peu plus humains.”

L’art à tâtons

Une approche qui implique nécessairement une prédilection pour la découverte et les rencontres. Stade se singularise ainsi par le foisonnement des collaborations hétéroclites qui se sont enchaînées à un rythme soutenu depuis 2004. Pascal Auberson, Nils Petter Molvaer, Erik Truffaz, Nya, Elliott Sharp Grégoire Maret, Wayne Paul ou encore, plus récemment, David Walters, sont quelques exemples des musiciens de tous horizons intégrés à cette plateforme. Il leur arrivait quelquefois de mener trois projets différents dans le même mois. Il était souvent impossible de les réaliser autrement qu’en improvisant.

Grâce à leurs expérimentations tous azimuts et une approche tâtonnante, plutôt que tatillonne, le duo a pu consolider une complicité musicale et des automatismes d’un genre particulier. Comme l’explique Pierre Audétat, “avec ce projet, le travail de composition ce situe plus au niveau de la sélection des sets de sons. En général, on compare nos kits respectifs, on regarde lesquels fonctionnent les mieux ensemble, puis on leur donne le même nom. Celui-ci devenant généralement le nom du morceau”. À travers ce processus combinatoire, Stade compose des motifs qui agissent comme des prétextes ou des intentions, plutôt que des productions musicales au sens strict du terme.

Extensions infinies

Progressivement, certaines lignes, certains choix se profilèrent de manière toujours plus significative de cette activité foisonnante. La rencontre avec Infinite Livez marque un tournant décisif. Cet ancien pensionnaire de la Chelsea Art School est assurément le représentant le plus inventif et prometteur de la scène hip-hop britannique actuelle. Outre les grandes figures du free jazz, Infinite Livez avoue que « Jimbrowski », une jam atmosphérique et remplie d’humour des Jungle Brothers, l’a beaucoup inspiré pour cet album.

À l’instar des superhéros des bandes dessinées qu’il affectionne, Infinite Livez, semble mener au moins deux vies distinctes. Au quotidien il se présente sous les attraits d’un jeune homme raffiné, d’un calme olympien. Mais, une fois sur scène, il transforme chacune de ses apparitions en performances d’une grande intensité théâtrale. Rappeur, chanteur, improvisateur et performer hors pair, cet artiste complet possède le talent et le charisme pour transgresser les genres avec une aisance… décoiffante.

La rencontre d’Infinite Livez avec les deux mutants suisses fut marquante. « Ils ont su réinterpréter le hip-hop, tout comme la musique électronique et le jazz, en suivant une vision qui leur est propre. L’opportunité de nous rencontrer et d’échanger nos idées respectives nous a permis d’ouvrir de nouvelles orientations ». Loin des formules convenues, Stade vs Infinite Livez nous invite à nous départir des catégories prédéfinies afin d’aiguiser notre sensibilité à des langages musicaux inédits. Pierre Audétat s’en réjouit : “Il y a de plus en plus de place pour un esprit free dans les musiques actuelles”. Encore fallait-il être prêt au bon moment. C’est le cas de ce trio d’iconoclastes brillants. Ils signent, avec Art Brut Fe De Yoot, un album qui a toutes les qualités d’un manifeste.

Joël Vacheron

Article paru dans le magazine Vibrations N° 92 (avril 2007)

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