#MitchellBrothers

2006-02-06 —

Les Mitchell Brothers lavent leur linge sale en public  sur le label de Mike Skinner

Bien qu’ils ne s’affichent dans les pages people des magazines, lorsqu’on rencontre les Mitchell Brothers, on a cette étrange impression de connaître déjà une bonne partie de leur vie. En effet, en chroniquant avec talent les petits riens de leur quotidien, le duo de rappers londonien parvient à installer une proximité qui les rend immédiatement familiers. Une style original et sincère qui leur a valu, grâce à leur premier album “A Breathe of Fresh Attire”, d’être l’une des principales révélations anglaises en matière de hip hop de cette année.

Un cabanon de platine

Avachis dans un canapé du bureau de leur label londonien, Teddy Hanson et Tony Nianin, – qui sont en réalité cousins -, semblent se remettre tout doucement de leur concert de la veille en dégustant un savoureux pattie. “C’était un peu spécial hier soir,” tient à préciser d’emblée Tony, “le line up était composé essentiellement de MC’s issus de la scène grime et bien qu’il nous arrive de collaborer avec certains d’entre eux, nous n’appartienons pas à cette scène. Depuis nos débuts en 1997, on a toujours été avant tout dans le hip hop et on place une grande importance à travailler nos textes en profondeur. Ce qui n’est en principe pas toujours le cas dans le grime”. A première vue, le local aux dimensions de cabanon de jardin dans lequel nous nous trouvons, ne différencie guère l’endroit d’un quelconque label indépendant. Un détail ne manque toutefois pas d’attirer l’attention du visiteur. En effet, juste à droite de la porte d’entrée, on peut reconnaître le scintillement d’un disque de platine. Cet élément ornemental pompeux, plutôt rare dans le milieu du hip hop anglais, a cependant l’avantage de nous rappeler l’identité du propriétaire des lieux. A savoir Mike “The Streets” Skinner qui, avec le premier album des Mitchell Brothers, signait du même coup le lancement de sa propre maison de production, The Beats.

Mitchell Brothers, West London, janvier 06

Mitchell Brothers, West London, janvier 06 |jv

Leur rencontre, particulièrement cocasse, pourrait très bien faire l’objet d’une chansons des Mitchell. L’épisode se déroule un jour de septembre 2002. Alors qu’il doit payer des factures pour sa mère, Teddy reconnaît Mike Skinner, alors en pleine ascension, dans la file d’attente d’une banque de Brixton. Placé juste derrière lui, il s’aperçoit que le sac de Mike est légèrement entrouvert et en profite pour lui glisser discrètement un CD démo avec son numéro de téléphone. De retour chez lui Mike Skinner tombe sur le CD, l’écoute et apprécie immédiatement l’originalité de leur style. Les deux cousins avouent avoir profité du fait qu’ils n’étaient pas affiliés à un crew ou une scène particulière. Ainsi, comme le souligne Teddy, “on a toujours été plutôt des “fans”, de jungle, de garage mais sans jamais être intégré aux circuits des radios pirates ou des raves. On a toujours fait avant tout du studio et ça nous a laissé beaucoup de marge pour trouver notre propre style sans trop devoir nous soucier de ce que faisait les autres.” Un cheminent solitaire qui s’est avéré payant. En s’inspirant librement des diverses tendances de l’urban music, le duo à su concoter un rap très personnel qui les plaçaient dans une case séparée de la majorité des productions du moment. Leur démarche autonome et leur potentiel créatif ne laisse pas Mike indifférent. “Il nous a recontacté le soir même!”, s’exclame Teddy. Qui rajoute un peu gêné, “le problème c’est que j’ai perdu son numéro en voulant enregistrer celui d’une fille”. L’histore ne dit pas s’il a revu cette fille, reste qu’après quelques semaines de lamentations, il retombe à nouveau par hasard sur Mike et réussit, cette fois-ci, à conserver le précieux numéro.

Fuck me? Fuck You!

Leur collaboration débute lorsque Tony est invité a jouer le costaud sur le hit des Streets “Fit but you know it”. Par la suite, Mike Skinner leur rend la pareille en signant leur single très grime “Routine Check” et, dans la foulée, propose aux Mitchell de produire leur premier album. En étant crédité de toutes les musiques de “A Breathe of Fresh Attire” et en apparaissant de surcroît sur plusieurs morceaux, Mike Skinner devenait en quelque sorte le troisième frangin de la famille Mitchell. Une rapprochement qui n’était pas sans poser quelques problèmes pour le duo. En effet, même s’ils reconnaissent la chance extraordinaire qu’ils ont de travailler avec lui, Tony avoue que dans le même temps “les gens ont vite fait de penser qu’on ne serait rien sans Mike et on risquait par conséquent de lui être toujours associé” .

Au final le pari est largement tenu et les Mitchell Brothers parviennent à éviter tout amalgame. Grâce à leurs lyrics subtiles et leur phrasé aux registres variés, ils composent un univers musical qui leur est propre, dans lequel déambulent leurs personnages respectifs. Ainsi, plus que de simples MC’s, les chroniques rappées de Tony et Teddy s’enchaînent comme les épisodes d’un sitcom qui retracerait à chaque fois un nouveau rebondissement dans la vie des Mitchell. Qu’il s’agisse des dérapages de Tony après une nuit trop arrosée (Excuse My Brothers), de leurs hilarants déboires auprès du service clientèle d’une boutique chic (Harvey Nicks), d’une critique de l’inconsistance des services sociaux (G.O.R.G.I.E) ou encore d’un aperçu de leurs prises de têtes fratricides (Fuck me? Fuck You!). A chaque fois, les deux acolytes construisent, à partir d’événements souvent anodins, des situations dans lesquelles prédominent l’auto-dérision et un goût prononcé pour la mise-en-scène. Une théatralisation de leur vie quotidienne qui se reflète également dans leur style vestimentaire. Plutôt que d’adopter le traditionel uniforme training-et-joaillerie-clinquante du rapper lambda, ils attachent une attention experte pour affiner un look typiquement british. Casquette à l’ancienne, Polo et Tweed, leur dégaine d’aristo décontracté leur a déjà valu plus d’une fois de figurer dans les rubriques mode de magazines. Une attitude iconoclaste qui ne fait qu’amplifier le phénomène et permettra peut-être un jour à ces deux chroniqueurs talentueux d’accrocher, eux aussi, un disque de platine au-dessus de la cheminée familiale.

Joël Vacheron

Article paru dans le magazine Vibrations N° 80 (février 2006)

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