The Slits: Culture sauvage

2007-06-10 —

Des amazones anglaises ont mis du reggae et du dub dans le punk, The Slits voient la révolution dans la tribu.

Pas facile de trouver cette impasse étroite qui s’infiltre entre deux immeubles sur Denmark St. Le lieu de pèlerinage des amoureux de guitares qui transitent par Londres. Ari Up, la chanteuse emblématique des Slits, déboule en trombe dans l’escalier. Dreadlocks en pagaille, lunettes vintage et jupette fluorescente… Avec son accent inimitable, un mélange improbable d’allemand et de patois jamaïcain, cette petite fille de magnat ne fait pas mentir sa réputation de diva punky reggae.

Culture sauvage

Malgré de nombreuses configurations, les membres historiques des Slits sont Ari Up, Palmolive, Viv Albertine, Tessa Pollit et Kate Korus. Bien que quelques hommes se soient succédé au sein du groupe, les Slits sont toujours restées une formation essentiellement féminine. Ari Up, de son vrai nom Arianna Foster, est tombée très jeune dans le pogo magique et, en regard l’énergie qu’elle continue à déployer, elle n’est jamais ressortie. En 1976, elle est âgée d’à peine 14 ans lorsqu’elle se décide, avec Palmolive et Kate Korus, à former un groupe. Fidèles à l’esprit spontanéiste de cette époque, elles ne s’encombrent pas de formalités avant de faire leur premier concert. Peu importe si Tessa, leur bassiste, n’a commencé à jouer que deux semaines auparavant : l’essentiel est de diffuser cette énergie chaotique et cet art de la provocation qui caractérisait l’attitude punk des débuts.

The Slits, Denmark St., Londres, avril 2007

The Slits, Denmark St., Londres, avril 2007

La carrière du groupe démarre « officiellement » en mai 1977, lors du légendaire White Riot Tour, auquel les Slits participent aux côtés des Clash, Buzzcocks, Jams ou encore de Don Letts, qui officiait à la fois aux platines et comme manager du groupe. Les performances résolument trash et les prises de position sans compromis permettent aux Slits de s’imposer rapidement comme une figure originale et influente de la mouvance punk. Tout au long de leurs cinq années d’existence, les Slits ont su évoluer d’un punk rock confus à un style toujours plus audacieux, emprunt de dub, de reggae et d’électro. Leur premier album ne sortira qu’en 1979. Il s’agit de l’extraordinaire “Cut”, produit par Dennis Bowell. Avec sa pochette d’amazones recouvertes de boue, “Cut” constitue indéniablement une des sorties emblématiques de cette période.

Une dynastie tribale

« À cette époque, on formait une grande famille et nous vivions dans un esprit véritablement tribal », se souvient Ari Up. Qu’il s’agisse de liens familiaux, de vie en squats ou de différents projets communs, on se rend vite compte à quel point les Slits se situaient au carrefour de la révolution musicale qui secouait Londres à cette époque. À ce titre, l’appartement de la mère d’Ari Up faisait office d’auberge espagnole où l’on retrouvait souvent, parmi les nombreux convives, un jeune Johnny Rotten qui finira d’ailleurs par épouser la maîtresse des lieux. Ari Up précise : « On m’a dit récemment que les Slits s’apparentaient plus à une dynastie qu’à un simple groupe de rock. Je trouve cette remarque assez pertinente, mais en regard de nos racines dans la scène punk rock, je pense que nous sommes plutôt une espèce de tribu. »

Ari Up déplore que cet esprit tribal se soit peu à peu détérioré au tournant des années 80. Elle incrimine la récupération croissante du filon punk par l’industrie discographique et médiatique. Selon elle, l’arrivée de MTV a profondément modifié l’état d’esprit avec lequel la musique été envisagée. À partir de cette période, il commença à y avoir toujours plus de « suiveurs », alors même que le leitmotiv était de ne jamais emprunter un chemin déjà tracé. Cette vague de fond éroda également les fondements solidaires à la base de ce courant. C’est pourquoi Ari Up décida de fuir Londres, afin de « retrouver un esprit véritablement tribal dans la jungle. En Jamaïque, au Belize et à Bornéo ». En refusant de se laisser emporter par les flots alanguissants du mainstream, les Slits semblent avoir conservé une intégrité intacte. Ari Up en ait convaincue lorsqu’elle affirem que « les Slits sont une révolution qui doit être continuée ! »

Joël Vacheron

Article paru dans le magazine Vibrations n° 94 (juin 07)

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