#VampireWeekend

2010-04-04 —

Quelques jours après le lancement de “Contra” et la veille d’une interminable tournée, Rostam Batmanglij et Koenig reviennent avec sur les différentes étapes qui ont jalonné le parcours de Vampire Weekend. Avec ce second essai réussi, les quatre New-Yorkais ont imposé leur expérimental Upper West Side Soweto, un grand écart entre musique de chambre et secousse congolaise, auprès d’un public plus large. “Je suis vraiment désolé, mais je n’ai jamais ressenti un jetlag aussi violent” s’excuse Rostam avec le sourire espiègle d’un lémurien de dessin animé. Réussir un Masters ès Pop avec mention n’est pas toujours de tout repos. De son côté, Ezra Koenig assume avec une éloquence réfléchie son rôle de leader et on ne manque pas d’être frappé par leur amabilité sincère. ”Ils ne sont pas du genre à festoyer au champagne ou à attraper la grosse tête, c’est plutôt rare pour des gars de cet âge”, déclare en apparté leur tour manager. “En fait, ils sont super pros et on sent qu’ils ont bossé très dur pour en arriver là. Leur succès est largement mérité¨. Audacieux, brillants et consciencieux, le quatuor cumule les prix d’excellence avec une aisance qui suscite admiration et critiques. Sous leurs airs conformistes de premiers de classe, les Vampire Weekend sont néanmoins aux avant-postes du changement de paradigme qui touche les musiques populaires.

Q: Il est de plus en plus fréquent de voir des groupes dont les membres ont suivi des formations musicales au sein d’Universités prestigieuses. La pop music serait-elle devenue une discipline académique aux Etats-Unis ?

Ezra Koenig: Déjà durant les années 60, il était fréquent que des groupes se forment durant leurs études universitaires, en particulier dans des Écoles d’Art. Nous nous nous inscrivons simplement dans la prolongation d’une tradition entamée depuis de nombreuses années et je ne crois pas que notre parcours soit très différent de ce qui s’est passé auparavant. En plus, nous n’avons pas suivi un cursus académique particulièrement poussé. Nous nous sommes tous arrêtés à la licence et ne revendiquons pas plus un statut d’académique que quiconque. Cependant, cette expérience restera marquante. C’est le contexte dans lequel nous avons fait nos premiers concerts et le groupe s’est construit naturellement à partir des diverses expériences que nous avons partagé durant cette période.

Q: Au point d’en faire le marqueur identitaire du groupe ?

EK: Lorsqu’on lance un groupe, il est possible de s’habiller ou de se conduire d’une manière différente. En ce qui nous concerne, nous n’avons pas eu à chercher très loin, car il suffisait simplement de réorganiser les éléments que nous avions à notre disposition. Même si nous avons attaché beaucoup d’importance à l’esthétique du groupe, je pense que celle-ci s’est imposée de manière très naturelle.

Rostam Batmanglij: Il faut également ajouter que nous avons cherché à étendre cette esthétique. Nous espérons qu’elle sera rapidement évoquée comme quelque chose qui a fait un temps partie de notre identité. J’espère vraiment que ça ne va pas nous coller tout le temps.

Q: Qu’y a-t-il de particulier dans les enseignements que vous avez reçu durant votre formation ?

RB: Il est possible de choisir dans une offre très étendue d’enseignements ne touchant pas exclusivement à la musique. Ezra et moi-même avons par exemple suivi beaucoup de cours d’écriture. J’ai également suivi des cours en art plastique, des cours de musique panjabi, beaucoup de cours de littérature anglaise. Est-ce que tout cela fait une différence ? Nous ne cherchons pas à l’ignorer et c’est évident qu’une grande partie des choses que nous avons apprises en classe se retrouvent dans notre travail. Cependant, cela ne suffit pas à nous définir. Il s’agit simplement d’une partie de ce qui nous intéresse, de ce que nous sommes. Si cela se dégage dans notre musique, c’est avant tout parce que nous réfléchissons beaucoup à ce que nous faisons.

EK: Je ne connais pas vraiment comment fonctionnent les autres programmes. Cependant, les Liberal Arts College ont ceci de particulier qu’elles permettent d’étudier de nombreuses autres disciplines à côté de la branche principale. À Columbia, en particulier, même si vous étudiez la physique, vous devez lire les Anciens, suivre des cours de musique, étudier un programme lié à une culture non occidentale, etc. Ça s’inscrit dans une vision générale selon laquelle pour être bon dans un domaine précis, il faut toujours avoir une vision plus étendue. On ne peut pas se contenter de suivre des cours dans une seule discipline.

Q: La trajectoire de Vampire Weekend est également caractérisée par le plébiscite rencontré auprès des blogs et autres médias on line. Aviez-vous mis en place des stratégies particulières pour vous faire connaître ?

EK: Effectivement, le moment où nous avons lancé le groupe correspondait exactement au début des nouveaux mode de diffusion et de partage des productions musicales. Au début, on a envoyé quelques morceaux en format mp3 à certains blogs, mais on s’est vite rendu compte que cela prenait du temps et que ce n’était pas quelque chose que l’on pouvait planifier. Pour que cela marche vraiment, il faut que ça soit des autres personnes qui fassent le travail pour vous. C’est bien joli d’avoir un MySpace et des blogs pour faire la promotion de son groupe, mais au final il faut que des gens aiment ce que vous faites et décident de vous soutenir de leur propre initiative. L’avantage de ce mode de fonctionnement, c’est que ça génère beaucoup moins de désagréments.

RB: Presque une année avant sa sortie officielle, une version de notre premier album était accessible sur notre website à partir d’une sorte de lien caché. Lorsque des personnes cherchaient à prendre contact avec nous, aussi bien nos amis que des professionnels, on leur envoyait le code d’accès à l’album. Même si on le distribuait à n’importe qui, les gens étaient assez excités par cette manière de fonctionner. C’était un peu comme s’ils étaient invités à partager un secret. En plus, ça nous à permis de définir en quelque sorte des seeds qui se sont ensuite ramifiés d’eux-mêmes.

Q: Imaginiez-vous rencontrer un tel succès avec «Contra» ?

EK: Il y avait des suppositions que l’album rencontre un gros succès, mais c’est tellement difficile de prévoir. C’est surtout une question de hasard. On avait déjà les feedbacks positifs de nos fans étant donné que l’on joue certains morceaux, par exemple White Sky, depuis près de deux ans dans nos concerts. On savait que certaines personnes étaient déjà très enthousiastes. Mais encore une fois, le fait d’avoir des fans totalement convaincus ne constitue pas une indication suffisante pour envisager un tel succès auprès d’un large public.

Q: Comment envisagez-vous ce succès au sein du groupe ?

EK: Je n’ai pas l’impression que le succès change quoi que ce soit. On est pas comme une Lady Gaga pour qui la gloire transforme totalement la manière de vivre. Personne ne nous aborde dans la rue et on reste plutôt anonyme. Le groupe rencontre le succès, mais sur le plan individuel, on ne peut pas dire que ça provoque grand-chose.

RB: Notre chance c’est que les gens reconnaissent plus notre musique. Ça nous est arrivé plusieurs fois d’être dans un lieu public où notre musique est jouée, sans que personne ne remarque notre présence. C’est le groupe qui est mis en avant et c’est vraiment une très bonne chose.

Q: Parallèlement à vos études, comment avez-vous parfait votre éducation musicale, notamment en ce qui concerne les musiques africaines ?

EK: Il est évident qu’Internet nous a énormément facilité l’accès aux musiques africaines. J’ai pu entendre très tôt certains disques que mes parents jouaient, mais depuis quelques années il y a eu tellement de blogs qui ont commencé à diffuser des morceaux auxquels, sans cela, il aurait été quasiment impossible d’avoir accès aux États-Unis. Par exemple, des cassettes des années 80 en provenance de Somalie. À New York, ça restait presque impossible à trouver, même en se donnant beaucoup de peine pour les obtenir. Internet a rendu beaucoup plus facile l’exploration par périodes.

Rostam Batmanglij, Londres, 02.10

Rostam Batmanglij, Londres, 02.10

Q: Comment s’est faite l’intégration de telles influences dans vos compositions ?

EK: C’est quelque chose qui est venu de manière très naturelle, même si on peut entendre des influences, je n’ai pas l’impression que nos morceaux ressemblent à un musicien ou un style particulier. Nous ne nous sommes pas engagé dans l’étude approfondie d’un genre, par exemple le hi-life ou la secousse, ni envisager d’en faire des reprises parfaitement conformes. Nous n’avons jamais eu non plus d’influences particulières, car nous nous inspirons de références plus générales. Il y a pu avoir des groupes tels que l’Orchestre Baobab, par exemple leur jeu de guitare. Mais même dans ce cas, leur style est largement inspiré par les musiques des Caraïbes ou de Cuba, il s’agit donc déjà d’une forme de fusion. L’inspiration est un processus particulier, car elle n’agit pas toujours de manière directe. On a simplement fait ça d’emblée à notre manière. Du même coup, dans la plupart de nos morceaux, même si ces influences sont présentes, elles ne le sont pas plus que d’autres.

RB: Nos références sont beaucoup plus abstraites, car nous apportons une attention plus particulière aux arrangements ou aux rythmes. Par exemple, on peut retrouver des rythmes asymétriques aussi bien dans les traditions musicales provenant de Perse, des Caraïbes ou dans l’ambient. Considérées sous cet angle, toutes ses traditions sont en quelque sorte liées entre elles.

Q: Comment vous positionnez-vous par rapport à d’autres chanteurs, auxquels on vous associe facilement, tels que Paul Simon et Peter Gabriel ?

EK: C’était une autre époque, c’est différent. Au bout du compte, ils ont écrit des chansons pop qui découlaient de leur curiosités pour des musiques non occidentales. Même “Graceland” n’est pas uniquement un album de musique africaine, on peut y entendre beaucoup d’autres influences. Je ne sais pas pourquoi les gens nous comparent si rapidement avec eux, car je ne pense pas qu’on a plus en commun avec Paul Simon et Peter Gabriel qu’avec n’importe qui d’autres. Le fait qu’ils écoutaient de la musique provenant d’autres cultures que la culture anglo-saxonnes ne les rend pas exceptionnels. Il existe tellement de groupes qui, tout au long de l’histoire, se sont intéressés à des courants musicaux issus d’autres cultures. J’aime bien leur musique, mais je ne me sens pas attachés à eux plus qu’à n’importe qui d’autre.

RB: Il y a tellement de gens qui affirment que nous sonnons comme “Graceland”, c’est intrigant. La plupart des musiciens sur cet album sont originaires d’Afrique, ils ont grandi en écoutant et en jouant principalement de la musique africaine. Franchement, comment est-ce que l’on peut nous comparer à eux ? Ce sont les mêmes personnes qui diront que nous ne sommes pas authentiques en nous comparant avec ce qu’il considère être l’”authenticité ”. J’ai grandi en étant exposé à toute une gamme de musiques avant même d’en avoir une conscience claire. Qu’il s’agisse des Beatles, des Rolling Stones, U2, les musiques classiques, africaines ou perses écoutées par mes parents, tout cela a participé à forger mon identité.

Q: Est-ce une manière de répondre aux commentaires qui cherchent à vous coller l’étiquette “world music” ?

EK: En regard du contexte dans lequel nous avons grandi, les gens ont souvent l’impression que nos racines devraient être dans le rock’n'roll. En réalité, je ne me sens pas plus lié à une tradition musicale qu’à une autre. Il y a encore cette hypothèse que la musique que vous jouez doit être nécessairement liée à l’environnement dans lequel vous avez grandi, qu’il existe des prédispositions quasi naturelles en fonction des lieux. C’est oublié que toutes les productions culturelles, en particulier en matière de musiques, découlent toujours de processus de fusion, de combinaisons. C’est évident que “Contra” conserve en grande partie ces influences africaines, mais on peut également y entendre beaucoup d’autres choses. Il est vrai que pour notre premier album, c’est une dimension que nous avons volontairement mise en avant. Toutefois, l’obstination des journalistes à vouloir ressortir cette facette africaine est vraiment surprenante et cette attention me semble démesurée. À tel point que je me demande quelquefois si ce n’est pas un moyen pour parler d’autres choses, si ce n’est pas une manière détournée pour aborder des enjeux politiques. Je ne voudrais pas aller trop loin dans cette direction, mais ce sont des questions qui m’interpellent.

Q: À ce propos, en préparant cette interview, j’ai été frappé de constater à quel point certains critiques ont été jusqu’à puiser dans la métaphore colonialiste pour évoquer votre style. Comment expliquez-vous une tel emportement ?

EK: C’est des choses à propos desquelles nous discutions avant même que le groupe ne soit lancé. Notre intérêt pour ces questions post-coloniales n’est certainement pas beaucoup plus éloigné que celui des critiques qui s’interrogent sur les productions culturelles et sur les manières dont celles-ci sont distribuées. Il y a toutefois un gros problème lorsqu’on accuse des gens comme nous de faire du colonialisme. C’est un peu comme lorsqu’on compare une personne déplaisante à Hitler. À un certain point, les choses les plus horribles perdent leurs significations réelles par la faute de personnes qui en font un usage erroné. Lorsqu’on commence à traiter de colons ou d’impérialistes tous les groupes qui s’inspirent de musiques non occidentales, on peut vraiment se demander à quoi correspond l’impérialisme et le colonialisme à l’heure actuelle. Une chose est sûre, c’est le meilleur moyen de désamorcer les significations de telles notions.

RB: J’ai toujours trouvé ces remarques très ironiques compte tenu du fait que mes parents ont dû fuir l’Iran. Un pays dont l’histoire récente a été profondément affectée par des dérives colonialistes. Ces comparaisons sont tellement ridicules ! Ce n’est pas comme si nous nous offrions les services de musiciens africains sans les payer. Je n’arrive vraiment pas à comprendre comment il est possible d’arriver à formuler de telles remarques en parlant de ce que nous faisons. Je pense que cela découle simplement de l’ignorance.

Q: L’autre préjugé tenace auquel vous avez dû faire face et celui de votre profil enfant-de-bonne-famille défendant des valeurs petite-bourgeoises ?

EK: C’est également quelque chose au sujet duquel nous avons beaucoup parlé entre nous. Les gens produisent tellement d’hypothèses bidon à notre sujet. Je suis né à New York, j’ai grandi dans le New Jersey dans une famille de classe moyenne, mais mes parents ne sont pas issus de familles riches. C’est un schéma typique de l’histoire américaine dans lequel chaque génération, depuis les premiers migrants, a un tout petit peu plus de réussite que la précédente. Aux États-Unis, tout le monde dispose d’expériences différentes en matière de classe et de race. Les gens adorent parler des gens blancs privilégiés, car il y a toujours cette idée que ce pays est contrôlé par des gens blancs issus de familles fortunées. Le problème c’est que tout le reste se retrouve relégué dans la catégorie «pauvre non-blanc». C’est un peu facile et, surtout, cela ne tient pas en considération le fait que les notions mêmes de classe et de race sont confuses. C’est particuliérement le cas aux États-Unis, il n’y a jamais eu de structures aristocratiques et les personnes au sommet de la hiérarchie sociale peuvent tout aussi bien être issues de familles pauvres. Ce sont des processus très complexes qui ne sont pas toujours traités avec le soin nécessaire. En résumé, la réponse est non. Notre groupe n’est pas une réunion de jeunes gens privilégiés. Toutefois, est-ce que nous avons goûté à certains privilèges ? C’est indiscutable jusqu’à un certain point. Mais. là encore, qu’est-ce que cela signifie ? À un certain moment, on a tous droits à certains privilèges. Est-ce un privilège d’étudier de manière intensive pour pouvoir entrer dans une grande école? Peu importe la réponse, il ne faut pas gommer le fait que ce sont des questions auxquelles nous pensons constamment et c’est exactement les thèmes abordés dans nos chansons.

Q: Peut-être est-ce un peu trop subtil pour certaines oreilles ?

EK: Mon but n’est pas d’être subtil, car lorsqu’on ne donne pas une définition criante de ce que l’on veut exprimer, il y a de fortes chances d’être mal interprété. Nous sommes très clairs avec ce que nous faisons et nous n’avons pas l’intention de sacrifier notre art juste pour expliquer aux gens ce que nous faisons. Par chance, le nombre de personnes qui ne comprennent pas, ou ne veulent pas comprendre, est minoritaire. La plupart ont compris d’où nous venons. Nous n’écrivons pas des éditoriaux dans des journaux, nous nous exprimons à travers des chansons. Ce qui implique de la poésie, de la musique et toute une gamme de perception qui ne sont pas forcément ouvertes à l’interprétation. Notre but est plutôt de parvenir à trouver de bons accords.

Joël Vacheron

Article publié dans le magazine Vibrations n° 122 (mars 2010)

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