Walkman / iPod: Cousus de fils blancs
En moins de 25 ans, les habitudes liées aux technologies de reproduction sonore ont bouleversés nos manières de percevoir notre environnement
En 1981, un journaliste se promenant dans les rues de New York fut frappé de voir des personnes déambuler avec des écouteurs portés de manière ostentatoire sur leurs oreilles, dont le câble noir était relié à une étrange petite boîte. Après s’être renseigné, il découvrait l’existence d’une technologie inédite au potentiel encore insoupçonné. Le premier Walkman venait d’être lancé sur le marché par la firme Sony. Bien avant le téléphone portable, sa grande originalité tenait dans le fait que le Walkman constituait l’un des premiers objets électroniques de consommation courante pensé et conçu uniquement afin de pouvoir être emmenés n’importe où avec soi. Porté en bandoulière, il s’est rapidement imposé comme un compagnon d’évasion incontournable et initia du même coup une écoute musicale individuelle et délocalisée lentement étendue, tout au long de l’ère numérique, avec les discman et autre minidisque. Ceci jusqu’à l’émergence des lecteurs mp3 et aux exaltations suscitées par l’iPodmania.
Cet appareil dérogeait à l’idée commune, selon laquelle il doit y avoir un temps et une place pour toute chose. L’acte de s’abstraire partiellement de l’environnement urbain pour écouter sa musique semblait quelque peu superflu, voire carrément bizarre. Trop mobile, trop bruyant, trop dangereux, le walkman n’était en jamais vraiment “à sa place” et, en regard de ses nuisances et méfaits potentiels, l’opprobre fut d’emblée jeté sur ce nouveau type de plaisir solitaire. Une réputation indocile, une image jeune et branchée qui n’a pourtant pas empêché cette innovation sociotechnique d’avoir des répercussions profondes sur nos habitudes musicales et, plus généralement, sur nos manières de pratiquer et percevoir l’environnement urbain.
Quelqu’un au bout du fil
En 2005, un autre journaliste évoque son étrange impression alors qu’il retournait à New York après quelques années. Il ne retrouvait pas l’effervescence de ses souvenirs. Les rues lui semblaient plus calmes, moins exubérantes, comme si un force avait réduit le volume général de l’animation urbaine. Il laissa sa pensée vagabonder sur les éventuelles conditions qui ont pu précipiter ce changement d’atmosphère, jusqu’au moment où son attention se focalisa sur les multiples petits fils blancs qui s’échappaient des oreilles de tous ces citoyens affairés. Selon lui, cette modification tangible et généralisée des manies urbaines avait impliqué des modifications suffisamment importantes pour modifier l’ambiance générale de la ville.
Au vu de son impact, l’iPod peut à juste titre être considéré comme le premier icône culturel du 21e siècle. Car c’est bien de culture dont il est question ici. Cet artefact technique n’a aucune signification intrinsèque et ce sont uniquement des groupes de personnes — à savoir les designers, les médias, les publicitaires ou encore les utilisateurs — qui participent à construire le réseau des significations, des représentations et des usages à travers lesquelles cet objet contingent a pu gagner une telle omniprésence dans les activités quotidiennes.
Absorbés dans leurs espaces sonores respectifs, les sujets de cette série ont été choisis aléatoirement dans la rue. Loin de se réduire aux silhouettes noires anonymes de la campagne, ils se distinguent par leur diversité. Mais cependant, dans le même temps, ils donnent également cette étrange impression d’appartenir à une confrérie connectée sur des sensations communes. Le boîtier a disparu et seules ses extensions filandreuses sont désormais encore visibles. Cette opération de réduction progressive rend la technologie toujours plus discrète, même si, ici et là, elle laisse encore apparaître quelques stigmates délicats. Cousus de fils blancs.
Joël Vacheron
Article paru dans le magazine Abstract (Avril 2006)
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