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2009-09-01 —

A propos des daguerréotypes d’esclaves de Louis Agassiz

« Cette idée d’un mélange des races, qui inspire maintenant les projets les plus insensés, répugne à tous mes sentiments. Une saine politique devrait mettre tous les obstacles possibles au croisement des races et à l’augmentation des sang-mêlé qui sont contre nature. »
Lettre de Louis Agassiz à Samuel Gidley Howe, 9 août 18631

Dans son article « Corps noirs, science blanche : les daguerréotypes d’esclaves de Louis Agassiz »2, Brian Wallis analyse comment les productions photographiques ont, dès l’origine du médium, exercé une influence déterminante sur la construction des identités raciales aux Etats-Unis. L’étonnante série de quinze daguerréotypes d’esclaves, commanditée par le biologiste suisse Louis Agassiz en 1850, constitue un modèle particulièrement révélateur pour opérer ce type d’historicisation. La conjonction de classements muséographiques et scientifiques, d’enjeux économiques et politiques, ainsi que toute une gamme de machineries langagières et institutionnelles ont instrumentalisé la « vérité photographique » afin de formuler des discours d’autorité sur la réalité. En insistant sur ces diverses formes d’agencement, Wallis entend révéler à quel point l’établissement d’un régime moderne de connaissance est indissociablement lié à l’interdépendance entre savoir et pouvoir. De surcroît, cette recherche illustre admirablement le caractère dual de l’évidence photographique qui, en fonction de finalités fluctuantes, peut revêtir des significations purement arbitraires.

Portrait Type

Le caractère exclusif de cette série tient notamment au fait qu’il est rarissime de trouver des photographies d’esclaves datant de cette période. Le portrait s’inscrivait encore dans une hiérarchisation morale, sociale et économique qui devait avant tout servir à sublimer les qualités des classes supérieures. Une reconnaissance par l’image à laquelle ne pouvaient prétendre les sept individus recrutés pour la réalisation de cette série. Au milieu du xixe siècle, les Autres devaient rester confinés au silence et à l’invisibilité. Plutôt que de singulariser leur personnalité respective, cet enregistrement indiciel de leurs attributs remplissait une fonction instrumentale. Fraîchement exilé aux Etats-Unis pour y poursuivre sa carrière académique, le biologiste voulait utiliser ces documents pour légitimer ses hypothèses sur les distinctions physiologiques entre les populations blanches et noires africaines. Réduits à des données biométriques, insérés dans des catégories taxinomiques, les vécus singuliers de ces hommes et de ces femmes disparaissaient pour laisser la place à des types génériques.

Conjointement à ce projet scientifique, cette série répondait surtout à des visées politiques avouées. Agassiz entendait par ce biais confirmer ses présomptions sur l’origine séparée des races humaines et, plus spécifiquement, conforter ses apories sur la supériorité de la race blanche. Dans le contexte politique précédant la guerre de Sécession, ses thèses créditaient l’idéologie ségrégationniste des propriétaires terriens du sud. Bien qu’il restât curieusement un fervent abolitionniste, Agassiz participa ainsi activement à la consolidation de croyances et de stéréotypes qui ont longuement entaché les questions raciales aux Etats-Unis. Les lectures pseudo-scientifiques de ces daguerréotypes démontrent dans quelle mesure la réalité photographique peut être malléable en regard de rapports de force et de modèles d’interprétation historiquement déterminés. En se fourvoyant dans des appréciations vulgaires, les dérives racistes d’Agassiz font ressortir la ligne ténue qui sépare la véracité des analyses rationnelles et le non-sens des catégorisations passionnelles.

Principe de neutralité

Rapporté au contexte helvétique, le texte de Brian Wallis prend une signification toute particulière. Représentant illustre de la vie académique neuchâteloise, le parcours du biologiste est à jamais rattaché à l’histoire et au rayonnement de la ville où il entama sa carrière. Raffiné par des processus de canonisation à répétition, son nom reste associé à une conception du progrès scientifique singularisé par l’impartialité et la perpétuation de valeurs humanistes. Jusqu’à des publications récentes3 et quelques polémiques, la respectabilité de l’oeuvre de Louis Agassiz ne semblait souffrir d’aucun dérapage idéologique. Coïncidence, « Corps noirs, science blanche » a été republié alors que des recherches4  apportaient des éclairages essentiels sur les diverses implications de citoyens helvétiques dans la traite transatlantique. En dévoilant le rôle joué par ces notables dans les prémisses du commerce globalisé, ces travaux ont permis d’exhumer certaines pratiques d’assainissement grâce auxquelles la Suisse parvient à neutraliser toute implication coloniale ou esclavagiste de son patrimoine historique.

Le texte de Wallis ne s’inscrit cependant pas dans un processus aussi direct. Aucun grief n’est formulé à l’encontre des familles ou des autorités helvétiques et, de manière subtile, il ne s’agit même pas de l’anathème de Louis Agassiz. Comme le souligne Brian Wallis, « historiquement située, arbitrairement construite et cataloguée, la connaissance est toujours dépendante des conflits d’intérêts qui en affectent le sens ». Grâce à la mise en perspective détaillée des divers agencements au travers desquels ces daguerréotypes ont circulé, l’auteur nous invite plutôt à prendre une conscience accrue du caractère profondément construit de nos manières de voir. En profitant de la conjoncture américaine pour authentifier ses viles passions, Agassiz reste un symbole alarmant de l’impact des facteurs sociohistoriques dans la formulation des connaissances. Par ailleurs, le mutisme des hagiographies successives sur ses écarts idéologiques constitue un épiphénomène tout aussi déroutant. Considéré sous l’angle de la remémorisation, ce texte a ainsi le grand mérite de soulever des questionnements sur l’efficacité des stratégies grâce auxquelles la Suisse parvient à frapper d’ostracisme aussi bien les zones d’ombre du passé que toutes formes de discours dissidents. La réapparition impromptue de ces messagers fantomatiques constitue une occasion poignante de redonner un visage et une dignité aux millions de victimes silencieuses arrachées à l’Afrique dans le cadre de commerces honteux.


Joël Vacheron
Postface de la traduction du texte de Brian Wallis « Corps noirs, science blanche : les daguerréotypes d’esclaves de Louis Agassiz » publiée dans le catalogue Eternal Tour.
NOTES
  1. Cité in Marc-Antoine Kaeser Un Savant éducteur: Louis Agassiz (1807-1873), prophète de la science, Les Editions de l’Aire, 2007 []
  2. Texte publié dans le catalogue de l’exposition Only Skin Deep Changing Visions of the American Self, organisée en 2003 par l’International Center of Photography de New York. []
  3. Voir notamment Hans Fässler, “Une Suisse Esclavagiste: Voyage dans un pays au-dessus de tout soupçon”, Edition Duboiris, Paris, 2007. De manière plus spécifique, le seizième chapitre de l’ouvrage Marc-Antoine Kaeser “Un Savant Séducteur: Louis Agassiz (1807-1873), prophète de la science”, Les Editions de l’Aire, 2007 est également consacré aux positions racistes d’Agassiz. []
  4. Thomas David, Bouda Etemad et Janick-Marina Schaufelbuehl, “La Suisse et l’esclavage des Noirs”, Editions Antipodes & Société d’histoire de la Suisse romande. Lausanne, 2005. []

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