Fischli & Weiss: Retrospective Tate Modern
Une rétrospective rend hommage aux artistes suisses Peter Fischli et David Weiss à la Tate Modern. Intitulée Flowers & Questions, elle constitue un des moments forts de l’effervescence artistique qui caractérise Londres cet automne.
Cet événement, qui se déplacera ensuite à Zürich et à Hambourg, est une occasion unique pour revenir sur l’oeuvre à la fois complexe et chimérique que les deux artistes façonnent avec sagacité depuis près de trente ans. En effet, les onze salles de cette exposition regroupent presque tous les projets qui ont jalonné la carrière du duo zurichois depuis le début de leur collaboration. Qu’il s’agisse de vidéo, de photographies, de sculptures ou d’installations, cette vue d’ensemble atteste à quel point Fischli et Weiss ont toujours su mettre un point d’honneur à interroger, les travers engendrés par une perception trop routinière de notre environment. Ainsi, leurs productions, largement empruntées à l’esthétique dite “populaire”, proposent une relecture du quotidien qui exacerbe les petits riens qui le composent.
En quête d’équilibre
A titre d’exemple, dans leur premier projet commun intitulé Wurstserie (1979), l’agencement de saucisses, de cornichons et de quelques bouquets de persil, permet aux artistes de mettre en scène des situations banales instantanément reconnaissables. Les photographies de ces petites saynètes composées de bric et de broc constituent autant de mondes bricolés dans lesquels prédominent un humour potache et une rare ingéniosité. Ce sont les mêmes intentions qui prévalent dans la série de photographies intitulée Stiller Nachmittag (1984-85), dans laquelle des objets de consommation courante superposés s’érigent en sculptures défiant les lois de la gravité.
Une prédilection pour les compositions bancales et cocasses qui atteint son paroxysme dans la vidéo, inspirée par les chutes en série de l’“effet domino”, Der Lauf Der Dinge (1987). Cette succession minutieusement orchestrée de causalités “accidentelles” constitue incontestablement l’une des productions artistiques les plus marquantes des années 80. Le succès de cette vidéo a largement contribué à asseoir la reconnaissance internationale des deux artistes. Un plébiscite paradoxalement renforcé par le fait qu’un constructeur automobile pasticha éhonteusement à des fins commerciales les principaux moments qui composent cet enchaînement précaire.
Dans les coulisses des alchimistes
Dans le cadre de cette rétrospective, le “making of” de cette oeuvre magistrale est présenté pour la première fois publiquement. On y voit les deux artistes et leurs assistants en train de peaufiner les préparatifs de leur installation. Concentrés comme des scientifiques appliqués, ils répètent assidûment les mêmes manoeuvres jusqu’à atteindre le point exact où la roue bascule, la roquette propulse ou la bouteille se vide. Un document attachant qui témoigne, s’il était nécessaire, avec quelle méticulosité, les deux alchimistes sont parvenus à créer la magie de cette installation aux dimensions métaphysiques.
À la fois philosophes dilettantes, sémiologues funambules et bricoleurs de génie, Fischli et Weiss ont su imposer leur vision originale avec une constance exemplaire. De plus, il suffit de voir les sourires amusés des visiteurs pour comprendre à quel point le duo est parvenu à imposer l’idée qu’on peut faire de l’art sérieusement, sans pour autant se prendre au sérieux.
Joël Vacheron