#LéopoldRabus

2009-11-01 —

Tu t’es d’abord lancé dans une carrière théâtrale. De quelle manière cette expérience a-t-elle influencé ton approche de la peinture ?

L.R : En effet, ma sensibilité s’est forgée à travers une série d’expériences moins académiques. C’est le cas notamment des différents projets initiés, pendant près de sept ans, au sein d’une compagnie de théâtre fondée avec deux amis. Nos pièces reprenaient généralement des thèmes classiques, tout en véhiculant un état d’esprit assez cynique. C’est à cette période que j’ai débuté la peinture et cette expérience m’a permis de me familiariser avec des univers tragiques et des modes d’expression populaires. Dans un premier temps, influencé par un des membres de la troupe, je me suis surtout intéressé à l’art brut. Ce n’est qu’après avoir abandonné le théâtre pour me consacrer pleinement à la peinture que j’ai commencé à m’ouvrir à d’autres courants grâce à ma famille – mes parents et mon frère étant artistes également – et à mon entourage. À cette période, mon frère était très absorbé par le pop art et il est devenu en quelque sorte mon professeur. Le fait de partager notre atelier, d’échanger nos idées, d’écouter les mêmes émissions de radio, les mêmes musiques, etc., tout cela a participé à nourrir des affinités et des influences réciproques.

Ton travail intègre souvent des corps fragmentés ou des agencements séquentiels. Ces compositions s’inscrivent-elles dans une tradition picturale ou photographique ? Malgré ce caractère presque photoréaliste, il subsiste toujours des parties dans tes compositions qui sont plus difficiles à identifier. Comment s’opère ce lien entre une manière de peindre réaliste et ces parties plus mystérieuses et souvent étranges ?

L.R: Lorsque j’observe un individu, il y a toujours une manière de se coiffer, de se mouvoir, un geste ou certaines parties du corps qui mobilisent spécifiquement mon attention. Du même coup, tout le reste devient superflu et je n’éprouve aucun besoin de représenter ce personnage dans son entier. Il peut s’agir d’un modeste déplacement de la main ou d’une personne en train, par exemple, de porter une brouette. Si, pour une raison ou une autre, c’est le début et la fin de cet acte qui retiennent ma curiosité, je vais retranscrire simultanément ces deux moments sans me soucier de reproduire le corps dans son intégralité. Il m’importe peu d’être exactement fidèle à la réalité photographique ou de créer des univers inventés de toutes pièces comme c’est le cas dans la tradition surréaliste. Je me sens plus proche d’une vision romantique du monde et mon travail vise avant tout à retranscrire la réalité des perceptions et des émotions.

Tes peintures sont un mélange fascinant entre réalité et subconscient. Il n’est pas rare qu’elles soient effrayantes et alarmantes, mais toujours avec beaucoup d’humour. Comment souhaites-tu que l’on perçoive tes peintures ? Ou plus spécifiquement : comment souhaites-tu que l’on interprète ces scènes ?

L.R : Même si mon travail peut revêtir quelques aspects lugubres, j’adopte avant tout un point de vue impressionniste en reproduisant des détails furtifs d’actions ou de situations. Je suis toujours surpris lorsqu’on relève d’emblée le caractère lugubre de mes tableaux, car mon approche est surtout empreinte d’humour. Dans « Le déjeuner des ectoplasmes » par exemple, ma curiosité m’a amenée à m’intéresser à cette aptitude pour un médium, à produire des ectoplasmes. Il s’agit d’esprits qui, après s’être immiscés dans le corps du médium, peuvent se matérialiser sous différentes formes. On peut ainsi les considérer comme des formes de sculpture. En mettant en scène ces ectoplasmes dans une activité quotidienne, mon intention était de les rendre crédibles. Car le but pour un médium comme pour un artiste est de rendre crédible sa création. D’un point de vue plus métaphorique, ces matérialisations de l’esprit symbolisent adéquatement la peinture dans sa capacité à redonner vie à tout ce qui a disparu.

Les références à la mort peuvent toutefois être plus directes, comme pour le couple de « Personnes derrière une serre » pour lequel tu t’es inspiré d’images de cadavres couchés?

L.R : Dans le cas de «Personnes derrière une serre » par exemple, ce ne sont pas directement les cadavres qui m’intéressaient. Mon but était de mettre en relation deux corps très lourds, présentant une forte pesanteur. L’homme est ainsi pressé contre la femme, alors que celle-ci semble opérer un léger signe de refus. Elle indique une impression de surprise.

Quelle est l’importance des aspects régionaux dans les sujets et thèmes de tes peintures ? Quelle est leur relation avec la Suisse en particulier et peut-être avec une fascination pour les comportements humains à l’échelle européenne, global voire universelle ?

L.R : J’ai choisi de porter mon attention essentiellement sur mon environnement direct, car je me sens dans l’incapacité d’aborder d’autres thèmes. Il n’est jamais vraiment question de politique dans mes toiles. La guerre en Irak ou les moeurs américaines me semblent des réalités beaucoup trop lointaines. De plus, toutes les informations qui nous parviennent sont traitées et filtrées au point qu’il est difficile d’aborder de tels problèmes sans intermédiaire. Cela peut sembler vaguement égoïste, mais je me sens dans l’incapacité d’évoquer objectivement d’autres réalités que celles qui se manifestent près de chez moi. Les ciels gris de Corcelles-Cormondrèches, les cabanons de mon voisinage, les outillages ou les grand-mères qui s’activent dans les jardins, tout cet univers m’est très proche. On a souvent tendance à relater des événements spectaculaires et forts, mais je trouve intéressant de parler des moments et des espaces de vide qui meublent les intervalles. Quiconque passe ses journées à faire des choses banales, même un dictateur passe probablement la majeure partie de son temps à remplir de la paperasse ennuyeuse. Ces moments de creux, tout comme les ellipses dans les films, m’intéressent particulièrement pour leurs potentialités, leurs questionnements latents et leur suspense. En réalité, si je puise avant tout les sujets de mes tableaux dans mon environnement proche, c’est que je trouve là toute la matière première pour parler de l’humain et de son rapport au monde. J’ai pleinement conscience qu’à l’heure actuelle, cette immersion dans le régional peut être partiellement incomprise. Nous ne vivons en effet pas à Corcelles-Cormondrèche. À ce titre, lors d’un vernissage quelqu’un est venu vers moi et m’a lancé : « Tu ne sais pas parler anglais ?!… Et bien tu n’es pas un artiste ! ». Ça m’a terriblement gêné et je me suis senti un peu coupable.

Comment expliques-tu un tel sentiment ?

L.R : Je suis toujours rapidement inquiet lorsque quelqu’un est contrarié. De plus, j’ai eu un parcours scolaire assez catastrophique qui m’a rapidement valu de me retrouver dans des classes élémentaires. Par la suite, j’ai été refusé lors de mes examens d’entrée à l’école d’art, puis de théâtre. Même si ces échecs m’ont permis de m’ouvrir à différentes pratiques et à d’autres cultures, c’est quelque chose dont j’ai un peu honte ; et cela a certainement eu une influence sur ma façon d’aborder mon travail. Bien que je me pose en permanence des questions sur les manières de composer mes tableaux, mon approche reste assez instinctive. Je ne cherche pas à m’inscrire explicitement dans une démarche conceptuelle ou un discours clairement défini par rapport à l’histoire de l’art. De toute manière, selon moi, il n’existe pas véritablement de distinction franche entre une démarche instinctive et conceptuelle.

Comment as-tu commencé à cultiver ton goût immodéré pour les traditions folkloriques ?

L.R : J’ai commencé à m’intéresser au folklore à travers la musique, en particulier celle d’origine serbe et roumaine. De manière plus générale, je suis sensible aux pratiques folkloriques qui permettent de rythmer une année ou de créer des rassemblements populaires. Quelque part, ça m’est égal que d’anciens rites disparaissent, mais je ne vois pas grand-chose qui les remplace vraiment de façon satisfaisante.

T’arrive-t-il de te sentir un peu en décalage vis-à-vis des tendances actuelles en art contemporain ?

L.R : L’art contemporain regroupe autant d’expressions artistiques que d’individus. Je ressens une affinité avec certains artistes comme par exemple Monika Sosnowska, Wilhelm Sasnal, Karen Kilimnik, Matthias Weischer ou mon ami Simon Pasieka. D’autres créent des choses tellement différentes que j’ai l’impression de ne pas faire le même métier qu’eux.

Y a-t-il des artistes du 19e et 20e siècle que tu admires ? Et si c’est le cas, pour quelles raisons ?

L.R : Un des peintres que j’aime le plus est sans conteste Arnold Böcklin. L’humour, la lumière et l’atmosphère qui se dégagent de ses œuvres lui sont totalement personnels. Certains préraphaélites m’émeuvent par la patience et l’acharnement qu’ils déploient à peindre la nature jusqu’au plus insignifiant brin d’herbe. Parmi les artistes plus récents, Christian Boltanski m’estomaque par la pertinence de son propos. Dans des époques un peu plus éloignées, j’aime aussi les scènes légères et délicieuses de Watteau ou le Retable d’Issenheim de Matthias Grünewald. Il est une de mes plus récentes émotions intenses.

Joël Vacheron, avec la collaboration de Doede Hardeman

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Interview published  in “Léopold Rabus”, Hatje Cantz, 2009

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