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Ralph Bakshi: Art mineur pour majeurs
Les dessins animés de Ralph Bakshi ainsi que leurs bandes-son ont ouvert de nouvelles perspectives au cinéma d’animation. Une œuvre radicale et provocatrice, aujourd’hui encore sulfureuse.
En nous plongeant dans les milieux interlopes peuplés de putes et de macs, les allégories de Ralph Bakshi reconstituent des univers dignes des romans de Chester Himes ou de Charles Bukowski. En choisissant des bandes-son reproduisant subtilement les sensibilités musicales des années 70, Fritz The Cat, Heavy Traffic et Coonskin sont des références incontournables pour évoquer la relation entre le funk, le jazz et les dessins animés. Retour sur trois productions cultes qui ont ouvert de nouvelles perspectives au cinéma d’animation.
Ralph The Cat
Ralph Bakshi passe sa jeunesse dans un quartier cosmopolite de Brooklyn passablement malfamé. Revenant sur cette période dans une interview1, il observait que « grandir dans ce genre de ghetto dans les années 40 et 50 avait l’avantage de nous permettre de créer nos propres valeurs. Comme cet endroit était passablement coupé du monde extérieur, on finissait toujours par suivre plus ou moins les règles du milieu. Pour le meilleur ou pour le pire. » C’est à ce moment qu’il commence à s’intéresser au dessin, notamment à travers ce qu’il nomme le « ghetto art », des séries de graffitis réalisés à la craie pastichant grossièrement l’univers de Walt Disney. Vers le milieu des années soixante, après avoir terminé ses études, Bakshi débute sa carrière d’illustrateur dans une grande compagnie de films d’animation new-yorkaise. Après avoir collaboré sur de nombreux dessins animés pour enfants, il se distinguera plus tard grâce à une adaptation remarquée du Seigneur des Anneaux.
C’est entre ces deux moments que l’oeuvre de Bakshi se radicalise. En 1971, après avoir lancé sa propre maison de production, il met à profit son savoir-faire pour réaliser une série de dessins animés spécifiquement destinés à un public d’adulte. Une année plus tard, sa première production indépendante s’inspire de Fritz, le chat satirique imaginé par Robert Crumb. Même si ce dernier a toujours déclaré entretenir un rapport quasi phobique avec cette adaptation, son désaveu n’empêchera pas Fritz The Cat de devenir un énorme succès commercial. Il décrochera même le luxe d’être le premier dessin animé à être classé X au royaume de Mickey Mouse.
Le film se distingue par une BO distillant un cocktail de rock, de jazz et de funk composé par Ed Bogas et Ray Shanklin. Outre des morceaux de Cal Tjader ou de Bo Diddley, on y trouve une interprétation de « Yesterday » par Billie Holiday. La légende prétend que Bakshi aurait obtenu les droits de cette interprétation pour 35 dollars. Ed Bogas, parallèlement à une carrière dans un groupe de rock psychédélique, composera par la suite pour des séries télévisées comme les Peanuts ou Charlie Brown.
Avec Heavy Traffic et Coonskin, le dessinateur continuera son exploration des bas-fonds de la Grosse Pomme de manière tout aussi radicale, tant dans la forme que sur le fond. En amalgament images photographiques, séquences cinématographiques et dessins, Heavy Traffic (1973) propose une esthétique plutôt expérimentale qui participa à accentuer son succès critique. Ce film évoque les déambulations existentielles d’un jeune illustrateur dans une ville cosmopolite. La bande-son, à nouveau signée par le duo Bogas et Shanklin, sort la même année sur Fantasy avec des contributions The Isley Brothers, Dave Brubeck ou Sergio Mendes and The Brazil 66 qui signe une version planante de « Scarborough Fair ».
Un vent de censure
Le souffle polémique soulevé par la sortie de Fritz The Cat, n’aura été qu’un feu de paille en regard du tollé suscité par Coonskin. Une sorte de Roger Rabbit à la sauce blaxploitation dans lequel on retrouve notamment Barry White ou encore Scatman Crothers qui interprète le superbe « Ah’m a Nigger Man » en introduction (la bande-son, composée par le batteur de jazz Chico Hamilton, n’a jamais été éditée). Le propos de Coonskin est complexe. Bakshi exacerbe les préjugés racistes véhiculés dans les productions hollywoodiennes afin d’en dévoiler la perfidie et, éventuellement, d’en désamorcer la portée. Une tentative louable qui a suscité de nombreux problèmes d’interprétation. Dès l’avant-première à New York, des militants appellent à la censure et le film se fera globalement descendre par les critiques. Une situation délicate qui poussera Paramount à renoncer à distribuer le film, ce qui participa à confiner ce projet subversif à la confidentialité.
Coonskin constitue avant tout un manifeste visuel de la culture afro-américaine qui tente de rendre apparents l’ensemble des styles narratifs qui peuvent lui être associés. Certaines séquences réincarnent des personnages de Krazy Kat. Une manière pour Bakshi de rendre hommage à George Herriman pour lequel il voue une profonde admiration. Dans une interview à ce propos, Bakshi déclarait qu’ »Herriman envisageait le dessin comme une improvisation de jazz. Il est sans aucun doute le plus grand cartoonist américain. »
Une irrémédiable décadence
Avec le tryptique Felix The Cat, Heavy Traffic et Coonskin, Ralph Bakshi ouvre de nouvelles perspectives aux films d’animation. Avec une esthétique résolument funky et leurs discours provocateurs, les productions de Bakshi tranchent avec les univers complaisants, les histoires indolentes et les personnages conformistes. En trois actes, il relate l’écueil des idéaux qui ont nourri les imaginaires tout au long des années 60. Caricaturés à l’excès, les figures, les leitmotivs et les modèles de toute une époque se fourvoient dans le burlesque. À l’autre bout du crayon, Ralph le frondeur semble s’amuser en dépeignant les symptômes de cette décadence irrémédiable.
Joël Vacheron
Article paru dans le magazine Vibrations N° 99 (novembre 2007)
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