Stéphane Dafflon: Un rectangle qui casse

2007-06-20 —
Qu’est-ce qui a motivé le choix de te faire ce tatouage ?

Ce tatouage date de 1999, c’est la période durant laquelle je quittais l’école d’art. J’avais envie de me tatouer un signe qui puisse dans le même temps se rapprocher de mes peintures abstraites et géométriques tout en se distanciant des tatouages traditionnels. À ce titre, mon but était d’être le plus neutre et le plus basique possible. C’est pourquoi j’ai opté pour ce rectangle noir de 13cm sur 2cm qui évoquait pour moi une sorte de degré zéro du tatouage.

Comment en as-tu déterminé les proportions ?

Durant cette période, j’étais constamment poursuivi par le chiffre 13. Par exemple, j’ai dû changer au moins 5 fois d’appartement ou d’atelier et j’atterrissais toujours sans le vouloir au numéro 13. C’est peut-être pour cela que ça a donné 13 cm de long. Et les deux centimètres d’épaisseur c’est peut-être parce que je vivais au deuxième étage (rire)! Mais à vrai dire, le motif en lui-même n’avait pas véritablement d’importance, car étant donné son extrême simplicité, ce qui m’importait avant tout, c’était surtout de déterminer un emplacement original et de l’imaginer en mouvement. C’est pourquoi j’ai opté pour le verso de mon avant-bras droit, parce que je ne voulais pas qu’on puisse le voir tout le temps. Ainsi, il n’apparaît que de temps en temps, en fonction de mes mouvements.

Existe-t-il un rapport entre ce motif et les formes utilisées dans ton travail artistique ?

Il est vrai que dans mes peintures je produis un effet visuel en utilisant essentiellement des formes et des motifs aux angles arrondis. Ainsi, lorsque je fais une peinture sur toile, il s’agit toujours d’un châssis rectangulaire sur lequel j’interviens avec des motifs arrondis. Pour mon tatouage, j’ai voulu effectuer en quelque sorte une démarche inverse en produisant une forme de négatif de mon travail artistique. Les formes arrondies de mon corps deviennent en quelque sorte elles-mêmes le motif. Quant au tatouage il fait plutôt office de base ou de châssis rectangulaire. Sinon, un autre aspect qui m’intéressait également avec cette forme, c’est qu’on peut facilement imaginer que j’ai tenté de camoufler un ancien tatouage. C’est un peu comme si j’avais biffé ou effacé le nom de quelqu’un après une rupture. C’est d’ailleurs une question qui revient fréquemment. Les gens aimeraient savoir ce qui était écrit en dessous.

As-tu d’autres tatouages ?

Oui, en 2001 je me suis également fait faire un rond de 10 cm de rayon juste sur l’épaule. Celui-ci est également conçu avant tout en fonction des mouvements de mon bras. La différence étant que je souhaitais un motif qui reste tout le temps identique, et ceci, indépendamment de mes mouvements. Sinon, je sais que je vais continuer sur tout le bras, mais le motif n’est pas encore défini, mais cette fois-ci ce ne sera pas nécessairement quelque chose d’abstrait. C’est aussi ce que j’apprécie particulièrement avec les tatouages. On les considère trop souvent comme fixés ou finis. Mais en fait, c’est toujours quelque chose que tu peux faire évoluer en fonction des étapes de ta vie.

Est-ce qu’il t’est déjà arrivé de faire toi-même des tatouages ou de créer des tatouages pour d’autres personnes?

Je n’ai jamais tatoué moi-même, par contre il m’est déjà arrivé de concevoir des motifs pour d’autres personnes par exemple cette amie dont j’avais remarqué le déhanchement assez étonnant. Je lui ai donc proposé qu’elle se fasse faire un rectangle, rose fluo de 7cm sur 0,5, placé juste au-dessus de sa hanche. De cette manière, il n’apparaît que sporadiquement en fonction de ses mouvements ou de ses poses. Il faut tout de même ajouter que ça n’a pas été sans poser quelques problèmes, puisque le tatoueur à refuser de faire ce motif qu’il trouvait trop basique. Cependant, dans un second temps, elle a finalement trouvé quelqu’un d’autre pour le réaliser.

Comment réagis-tu par rapport à un tel refus?

Je comprends tout à fait qu’un tatoueur puisse refuser ce type motif. Il souhaite que l’on puisse évaluer la qualité de son travail et il est clair qu’un rectangle ne lui laisse pas trop de place pour se mettre en valeur, car c’est une forme qui ne laisse aucune place à l’expression de son talent. En fait, un rectangle c’est tout l’opposé d’une forme qui embellit. Je dirais plutôt que ça rompt, ça brise, ça casse.

Joël Vacheron

Article paru dans le magazine Sang Bleu 0

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